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Histoire Coquines - Mes premières rencontres

Ecrit par petitlapinou publié le 11/12/2007 à 0:58

J’ai acheté mon fourgon à un vieux bouquiniste qui cessait son sacerdoce.

  • — Il roule encore, mais il a failli être recalé au contrôle technique. Tu feras attention. Les bouquins qui sont dedans, je te les donne, personne n’en veut.

Les étagères me sont utiles pour ranger mes vêtements, un peu de vaisselle, deux casseroles, un petit réchaud à gaz, d’autres babioles. J’ai conservé quelques livres et proposé le reste à un autre bouquiniste qui m’a dit qu’il ne voulait pas s’en encombrer.

  • — Quand même, lui ai-je répondu, jeter des livres, ça ne se fait pas.
  • — Ça se fait tous les jours. Laissez-les, je les jetterai moi -même.

J’ai constaté plus tard qu’il les avait mis en vente, mais pas cher. J’ai préféré cela. J’avais gardé un peu de poésie, un peu de philosophie, Alexandre Dumas en livre de poche, une étagère entière, les gens sont fous de ne pas l’avoir acheté. Et quelques Angélique, la fameuse marquise qui avait des ennuis à cinq heures. Je pensais qu’ils pourraient m’être utiles pour la drague. Une petite cousine les aimait bien, l’été dernier.
Dans le camping municipal, je comptais dormir sous ma tente, une de celles qui se déplient en un clin d’oeil comme sur les quais à Paris, et dans mon fourgon en cas de pluie, en laissant une vitre entrouverte. Comme il pleut assez souvent, je suis plus fréquemment dedans que dehors. Avec les filles, c’est l’inverse. Elles me regardent pourtant avec un vif intérêt, en fin de matinée. Avec convoitise, même, me semble-t-il. Cependant, sur la plage ou dans le camping, elles ne me reconnaissent pas et je n’ose pas les aborder. Je vais bien finir par m’enhardir, peu à peu je prends de l’assurance. Je n’ai presque plus le trac quand je suis Pharaon.
Enfin, Pharaon, j’exagère. Disons que je suis vêtu d’un pagne et que je ne bouge pas. J’ai dans les mains un bâton crochu et un petit fouet que les filles, qui sont presque toutes masochistes, regardent intensément. Quand je dois bouger, histoire de me gratter, de lutter contre une crampe ou de tourner simplement la tête, je le fais par des gestes saccadés, je deviens un automate et je reprends ensuite mon immobilité. Il n’est pas donné à tout le monde d’être statufié de son vivant.
Avant la fin des vacances, je serai assez bronzé pour me passer de peinture, j’ai la peau plutôt mate, mais pour le moment je suis oint d’un produit qui me cuivre de belle manière.
Je n’ai pas besoin de me lever de bonne heure, ni de me coucher de même, contrairement à l’autre quand il était petit. Il suffit que je sois sur la place de marché vers les dix ou onze heures. Je m’y promène un peu, je m’amuse parfois. Ainsi, ce matin, un couple procédait à l’achat d’un melon.

  • — Pour aujourd’hui, a précisé la dame.

Son mari - il ne pouvait être que son mari - lui fit remarquer, acerbe, que le vendeur n’avait pas besoin de savoir quand ils le mangeraient, ce melon. Et que d’ailleurs il s’en fichait bien, le vendeur.

  • — Mais, mon chéri, c’est pour une question de maturité, tout simplement.

Tête du mari, qui s’est trouvé bête ! Adorable, la femme, si elle avait eu trente ans de moins. Avec quelle gentillesse elle m’a retourné mon sourire !
Avant onze heures, je regagne mon fourgon, garé dans le sous-sol de la halle, je me déshabille, je me cuivre, je prends mes outils et mon pagne et je me pose ensuite, les avant-bras croisés, entre le stand d’un vendeur de sacs et celui d’un marchand de couteaux, non loin de la terrasse d’un bistrot. Un bol de faïence, ébréché, est à mes pieds, affamé d’engloutir maintes et maintes piécettes mais qui doit bien souvent se contenter d’une trop maigre pitance.
Les enfants sont souvent fascinés.

  • — Tu crois qu’il est vrai ?
  • — Il faudrait pouvoir le chatouiller.

Nombreux sont ceux qui font des grimaces pour tenter de me faire rire. Impassible je demeure. Mais certains s’enfuient épouvantés quand je me mets soudain à bouger par à-coups mécaniques en brandissant mon fouet et mon bâton. Ils rejoignent alors leurs parents attablés devant six huîtres et un verre de muscadet. Il arrive que les papas repartent un lundi. Je pourrais alors avoir ma chance.
Voici soudain trois filles, fort jolies, rieuses. L’une porte un short, une autre une jupe à mi-cuisses. Ô combien appétissantes, leurs cuisses ! La troisième, un pantalon de toile, quelle horreur, mais le chemisier semble contenir de copieux appas.
Elles se campent devant moi, les yeux sur mes épaules, mon torse, mes cuisses. Et mon pagne. Elles se demandent ce qu’il y a dessous. Certes, elles s’en doutent, pour ce qui est des instruments de leur passion et de la mienne. Enfin, surtout de la mienne. Mais, s’agissant d’un slip ou d’un boxer, en porte-t-il, le Pharaon, ou est-il nu sous son tissu de probité candide et de lin blanc ?

  • — On lui donne quelque chose ?

Et de fouiller dans leurs sacs, d’en extraire chacune un malheureux euro et de s’incliner l’une après l’autre vers mon écuelle, dévoilant ainsi leurs seins libres de tout emprisonnement. Et bronzés ! Ô vision délicieuse entre toutes ! Des filles décentes se seraient gracieusement accroupies, elles se sont penchées, les allumeuses !
Heureusement qu’il a son slip de bain, le Pharaon, car il bande comme un cerf ! Sans cela, le pagne se soulèverait joliment et la police municipale sévirait. Elles pouffent, les filles. Elles ont quand même vu le pagne dilaté. Oui, mes belles, je bande pour vous ! Elles me quittent néanmoins, dans un roulis de hanches auquel je penserai ce soir.
Deux mignons bambins blonds viennent m’admirer, la bouche ouverte. À côté, leur mère achète un sac.

  • — S’il est solide, mon sac, ah madame, vous ne l’userez jamais !

Quel mufle ! Elle est encore jeune, cette jolie maman, blonde aux candides yeux bleus. Jamais elle n’a encore trompé son mari. Gustave ou Théodule, son mari, inévitablement. Quand les enfants dorment, la chatte s’ouvre pour moi. …Plutôt Monique ? Elle a un visage à s’appeler Monique. Pas Sylvie ! Plus jamais de Sylvie, mon Grand Amour qui remonte à l’enfance. Sylvie par ci, Sylvie par là, quand on sera grand on vivra ensemble. Les gens souriaient en nous voyant nous tenir par la main. Il était clair que nous n’étions pas frère et soeur, mais amoureux. Alors, fidélité sans faille. Foin des gazons des copines de collège, de lycée et de faculté ! Jamais, jamais d’autre que toi, Sylvie. Quelle sottise ! Jusqu’au jour où elle est venue dans ma chambrette, le pubis habité par des morpions.
Plus de Sylvie, donc. Mais que de temps perdu ! Et si elle apparaissait, tout à coup, au bras d’Ambroise ou de Prosper ? Eh bien, cela ne me ferait rien, je ne l’aime plus, je ne l’ai jamais aimée. Je bande encore, mais pas pour elle. Ni pour les trois évaporées, maintenant. Pour cette maman blonde aux fesses rebondies, aux jolis genoux et aux chevilles fines qui vient d’acheter le sac. Gustave est ingénieur dans les pétroles au Koweït. Allez, Monique, avant de partir avec tes marmots, fais comme eux, regarde-moi. Je compte jusqu’à dix, regarde-moi dans les yeux.
À huit, elle a obtempéré. Il se noiera dans son or noir, Gustave, sa divine épouse m’appartiendra bientôt.

  • — Venez, les enfants. Il est temps de rentrer. Après la sieste, nous irons nous baigner en face de l’avenue de Gaulle.

Et voilà ! C’est pour moi qu’elle a précisé l’endroit, car la plage est grande. La plus belle d’Europe, disent-ils. Monique, je serai sur le sable en face de l’avenue de Gaulle. Tu me quittes d’un sourire discret, tu sais que j’ai compris.

  • — Mais il bande encore, se murmurent les trois filles, qui reviennent. Un bon coup ! Tu crois qu’il bouge jamais, même quand il baise ?
  • — Tant pis. L’essentiel est qu’il reste bien dur, le boulot, on peut le faire soi-même.
  • — Baiser une statue, quel pied ! Tu rigoles ! Oh, il remue !

Je décroise les bras et j’abaisse le fouet et le bâton, les mains croisées contre mon sexe. Pour vous, tout cela, les filles. S’il vous plait, une adresse sur un bout de papier, un numéro de téléphone sur un billet de cinq ou dix euros, déposé dans mon écuelle en vous penchant, j’aimerais tant revoir vos seins ! Sur la plage, bien sûr, ça ne manque pas, mais ce n’est pas la même chose. Elles ont déjà donné.
Et Martine, alors, aura-t-elle les seins nus ? Il paraît même qu’il y a pas très loin d’ici une plage réservée aux nudistes. Les trois filles m’y accompagneraient. Je commencerais par la plus blonde. La rousse me ferait une scène horrible, je délaisserais les autres, je briserais le coeur de Monique, mais plus tard, bien plus tard, quand elle saurait. J’aime déjà la rouquine aux yeux verts. Sophie. Non, Martine. La preuve :

  • — Tu viens, Martine, on boit un verre en attendant, lui dit la blonde à la grosse poitrine.

En attendant quoi, qui ? Moi, pardi ! Comme j’ai bien fait d’orienter mon bâton vers la terrasse du bistrot ! Elles ont compris, elles m’attendent, on ne me résiste pas. Ma vie sentimentale va se trouver bien encombrée, il va falloir gérer cela et ne jamais se tromper de prénoms.
Trois dadais viennent les rejoindre. Quelles idiotes ! Tiens, je ne bande plus. Il est presque treize heures, ils s’en vont. Leurs frères, peut-être ? Des cousins ? Mais on ne sait que trop ce qui se passe, entre cousins. Ou simplement des amis ? Peu probable, heureusement que je vais retrouver Monique en face de l’avenue de Gaulle.
Une demi-heure plus tard, dans le sous-sol il y a la petite vendeuse de foie gras qui s’installe au volant de sa camionnette. Un Pharaon s’avance, elle le regarde, elle lui sourit. Pour lui dire à demain, ou pour l’inviter à monter à côté d’elle ? Je parie pour la première hypothèse car il ne faut pas rêver, enfin pas trop. Quand même, je ne referme pas la porte arrière de mon vieux fourgon quand j’ôte mon pagne. Et le slip ?
Je le garde. Provisoirement. Une Diesel, sa camionnette. Bruit ridicule, fumée noire. Ciao, bonjour chez toi. Je déjeune d’une boîte de sardines, d’un oeuf dur et de trois tomates, dans mon fourgon garé dans une impasse. Pas eu envie de retourner au camping. Familles, foyers clos. Couples d’amoureux. Filles entre elles. Gouines. Forcément.
Je vais être ridicule, tout cuivré, sur la plage. Je ne voulais pas me laver pour que Monique me reconnaisse et m’aborde.
- Je suis contente que tu sois venu me rejoindre, superbe Pharaon, je m’ennuie tellement. Voilà trois mois que je n’ai pas fait l’amour !

  • — Moi non plus, Monique chérie. Je t’attendais. Droguons tes enfants pour qu’ils dorment longuement cette nuit. Ou dis-leur qu’ils viennent de changer de papa.

Idiot. Je suis idiot. Qu’est-ce qui m’empêche de l’aborder moi-même ?
- Madame, c’est moi le Pharaon de la place du marché.

  • — Enchantée !
  • — Moins que moi !

Et après ? Que lui dire ? Que je suis étudiant en deuxième année de sciences-éco ? Elle s’en moque ! Que j’ai envie d’aimer et d’être aimé ? Voilà qui serait grotesque, et jamais je n’oserais.
J’oserai. Direction le camping. Les douches. Objectif : la conquête de Monique.
Elle y est, sur la plage. Les deux enfants blonds font des châteaux de sable. Je pose ma serviette de bain pas très loin d’elle, dans l’axe de son regard. Elle est couchée sur le ventre. L’attache du haut de son bikini est dénouée. J’aurais dû, évidement, me mettre d’emblée à côté d’elle. Je suis un pauvre type, un minable. Si dans cinq minutes, non, une, si dans une minute je ne vais pas la rejoindre, je me mépriserai jusqu’à la fin de mes jours. Un, deux, trois, j’y vais. Elle me regarde.

  • — Bonjour. Je suis la statue du marché.
  • — Je vous avais reconnu… Timide, hein ?
  • — Beaucoup. Je peux m’installer là ?
  • — Mais bien entendu !

Elle s’est brièvement soulevée sur les coudes. J’ai vu sa poitrine. Mon coeur cogne comme jamais. Je me couche sur le ventre, la tête tournée vers elle. Oh, ses yeux bleus, son sourire…

  • — Vous êtes moins cuivré que ce matin.
  • — Je veux me bronzer le plus vite possible. Je vais finir par être allergique au produit que je me passe sur le corps.

Pas bête, de lui parler de mon corps…
Les enfants se chamaillent.

  • — Maman, il a démoli mon château !
  • — Lucas, aide ta soeur à le reconstruire.
  • — Il faudrait de l’eau, et la mer est loin, aujourd’hui.
  • — Le jeune homme ira remplir ton seau. …Vous voulez bien ?

Je voudrais bien, mais… Oh, et puis tant pis !

  • — C’est à dire que si je me lève, dans l’état où je suis, je vais être très indécent.
  • — …Non ?
  • — Si. Vous êtes si jolie, si désirable.
  • — Oh, eh bien vous, alors, pour un timide !

Mais elle me regarde en riant, pas fâchée du tout. Mon copain Thomas a raison, ça les flatte qu’on les désire, il ne faut pas avoir peur de le leur dire.

  • — Puisque c’est ainsi, je vais y aller moi-même. Gardez mes affaires et surveillez les gosses.

Les mains dans son dos, elle renoue les ficelles de son haut de bikini. Je n’ai presque rien vu, cette fois. La voici debout, qui part avec son seau. Jamais vu de fesses aussi belles ! Et ce dos ! Et ces cuisses ! Parfaite, elle est parfaite.

  • — Qui tu es, toi ? me demande Lucas.
  • — Je suis le Pharaon du marché, tu m’as vu ce matin.
  • — Et qu’est-ce que tu lui veux, à ma maman ?
  • — … J’aime bien ta maman, elle est jolie et gentille, ta maman. …Et ton papa, il est où, ton papa ?
  • — Il travaille. Il vient les vendredis.

Me voilà prévenu. Il n’est pas au Koweït, Gustave, mais je m’en doutais un peu.

  • — Et il repart le dimanche soir ?
  • — Qu’est-ce que ça peut te faire ?

Quelle teigne, ce gamin ! Comment l’amadouer ? La fillette est peut-être plus innocente.

  • — Comment tu t’appelles ?
  • — Elle s’appelle Élodie, et elle sait qu’il lui est interdit de parler à des inconnus.

Après cette conversation, mon état me permet de m’asseoir afin de la regarder revenir. Mais où est-elle ? Elle est capable de m’avoir confié les gosses pour aller rejoindre son amant !

  • — Voilà votre eau. Restez tranquilles sans vous battre. Ils ont été sages ? Vous aussi, je vois. Ça vous a passé ?
  • — Maintenant que vous êtes revenue, je sens que ça me reprend.
  • — Si vous restez avec moi, vous ne vous bronzerez que le dos, alors !

Elle est aux anges. Je passe une heure délicieuse. Nous nous disons des banalités à mi-voix, les enfants jouent calmement.

  • — Il faut rentrer, les enfants ! Bon, eh bien, merci de m’avoir tenu compagnie.
  • — Vous reviendrez demain ?
  • — Avec mon mari. S’il fait beau.
  • — Et la semaine prochaine ?
  • — À partir de lundi, tous les jours… Sans mon mari.

Les trois derniers mots dits très vite, dans un souffle. J’aurais dû lui demander son prénom. Il n’y a que peu de chances que ce soit Monique. J’aurais dû aussi l’accompagner, ma serviette autour de la taille.
Le temps est à l’orage, en cette fin d’après-midi. Les campeurs reviennent de la plage, en famille. Les deux petites voisines qui ne me regardent jamais ne sont pas encore là.
Pourquoi Lucas m’a-t-il dit que son papa revenait vendredi ? Il a peut-être l’habitude de prévenir ainsi les amants de sa mère. Ils ont été si sages, ensuite, ces deux enfants, pendant que j’étais à côté d’elle, comme s’ils trouvaient cela naturel. Elle doit se laisser draguer. Ça m’aurait plu, de séduire une femme vertueuse. J’aurais bien aimé être son unique amant.
L’orage approche, je serai mieux dans le fourgon. J’ai juste le temps d’y transporter mon matelas pneumatique et mon sac avant le déluge. Le terrain n’est pas tout à fait plat, un ruisseau traverse bientôt ma tente. Et aussi celle des deux filles. Après tout, j’aurai peut-être ma chance.
La pluie cesse. En slip de bain, je fais un petit tour dans le camping, espérant vaguement entrevoir quelques tee-shirts mouillés. Même pas ! C’est déjà l’apéro, pastis du côté des vieilles caravanes, whisky chez les propriétaires de camping-cars. Des retraités. Je vais lire un peu, penser aux trois délurées, à Monique, à la vendeuse de foie gras. Et pour finir, me contenter de la veuve Poignet, quelle tristesse !

  • — Oh là là, mais c’est une catastrophe ! Tout est trempé ! Qu’est-ce qu’on va faire ?

Tiens, les voisines ! Je quitte mon fourgon.

  • — Il a beaucoup plu, en effet. Vous avez des dégâts ?
  • — Tout est mouillé !

Que voilà un terme prometteur…

  • — Eh bien ! Que d’eau, que d’eau ! comme disait Mac Mahon.

Mais elles n’ont pas du tout envie de rigoler. Elles sont mignonnes, finalement, ces sinistrées qui se lamentent. Et la pluie qui recommence ! Une nouvelle perturbation gronde au loin. Levez-vous vite, orages désirés, ma nuit pourrait être somptueuse.

  • — Si vous voulez mettre quelque chose à sécher dans mon fourgon…

Elles me regardent. Me jaugent.

  • — Ça séchera jamais.
  • — J’ai un convecteur, pour les nuits fraîches.

Je le branche. Elles se hissent, suspendent leurs pyjamas contre mes étagères, en les coinçant avec mes livres. Leurs sacs ont pris l’eau. Tout est humide. Elles hésitent mais se décident, dans un haussement d’épaules. À la grâce de Dieu ! Les parois de mon fourgon sont ornées de jupes, chemisiers, soutiens-gorge, slips. Un enchantement de rouge, bleu ciel, noir, parme. Même du blanc ! Je suis le plus heureux des hommes.
Peu après, moi assis à mon volant, les belles toutes deux sur le siège du passager, nous bavardons en regardant l’eau couler d’abondance sur le pare-brise. Elles font la saison, comme femmes de chambre dans un hôtel. Elles préparent un BTS dans l’hôtellerie, elles ont besoin de travailler pendant les vacances, et voilà…

  • — Moi aussi je travaille, je suis statue sur la place du marché.
  • — Pas fatiguant, comme boulot !
  • — Plus qu’on le croit. Rester impassible quand les enfants font les pitres pour me faire rire… Vous voulez voir ? Passons derrière.

Assises sur mon matelas pneumatique, le dos contre les étagères, elles se marrent de me voir avec mon bâton et mon fouet.

  • — Je suis plus prestigieux quand j’ai le corps cuivré.

Elles veulent bien le croire. Elles me trouvent ridicule mais n’ont plus du tout peur de moi. Elles envisagent de dîner au restaurant du camping, et acceptent que je les y accompagne. L’une se prénomme Stéphanie, elle a des taches de rousseur. L’autre c’est Caroline, elle est brune. Dans leur hôtel, la responsable de l’étage est une garce, et un groom a les mains baladeuses. Je voudrais bien leur poser la question de confiance. Comment faire pour que la conversation me le permette ?

  • — Vous devez en voir, des choses bizarres, en faisant les lits !
  • — Bof, c’est toujours pareil.
  • — …Et ce groom, vous le laissez faire ?
  • — Non, bien sûr !
  • — Vous avez peut-être des petits copains qui sont jaloux ?

Leurs regards méprisants me montrent que je viens de poser une question idiote. La nuit risque d’être moins fastueuse que je le prévoyais. J’ai besoin de savoir pour de bon.

  • — Vous n’aimez pas les garçons ?
  • — Ils ne nous intéressent pas, voilà tout. Ils sont vulgaires, brutaux, ils ne savent pas s’y prendre, ils sont égoïstes. Avant, gentils comme tout ; après, de vrais mufles.
  • — Moi, j’étais très jaloux quand j’étais amoureux. Il est vrai que Sylvie était une fille superbe. Elle m’a rendu épouvantablement malheureux.

Indifférence polie en apparence. Mais je crois que je suis sur la bonne voie.

  • — Maintenant je n’aime plus personne, et surtout je n’ai plus du tout envie d’aimer qui que ce soit. Je crois même que je suis désormais incapable de faire l’amour.

Elles ne paraissent pas vraiment convaincues et leurs yeux pétillent d’ironie. J’en ai peut-être fait un peu trop. Nous quittons le restaurant. Elles ne vont pas tarder à se rendre à l’évidence : leur matelas pneumatique est encore mouillé, leur tente est impraticable, il faut qu’elles couchent dans mon fourgon.

  • — Mon matelas est grand, et je ne tiens pas beaucoup de place.
  • — Mais c’est quand même tout petit, là dedans !

Il y fait une chaleur d’enfer. Un hammam, avec leur linge qui sèche !

  • — Je laisse la porte ouverte ?
  • — Oh oui, alors !

Nous voilà assis à l’arrière, les pieds sur l’herbe, à regarder les gros nuages noirs.

  • — Derrière celui-là, en face, il y a l’étoile polaire. Quand on pense au poids des nuages…

Elles sont interloquées, puis concèdent que c’est pourtant vrai, ce que je dis des nuages. Pour l’étoile, elles veulent bien me croire.

  • — Il recommence à pleuvoir, il faut se mettre à l’abri.

Pas d’autre possibilité que de s’asseoir sur mon matelas. J’allume la baladeuse suspendue au plafond.

  • — Vous voulez lire un peu ? Regardez derrière vos vêtements, il y a des bouquins.

Et je m’assois d’autorité au milieu du matelas. Qui n’ose rien n’a rien. Elles n’ont pas tellement envie de lire, elles doivent se lever de bonne heure.
L’audace des timides est parfois surprenante. D’ailleurs, timide, je sens que je le suis de moins en moins. Ces gentilles filles, un peu plus jeunes que moi, me mettent en confiance. Le coeur battant, je me déshabille en un clin d’oeil. Me voici en slip de bain, couché sur le matelas, les mains croisées sous la nuque, les yeux grands ouverts. Il leur serait loisible de me demander de me pousser, de me dire qu’elles veulent dormir côte à côte, entre filles. Quelque chose me dit qu’elles ne le feront pas. J’ai aimé autrefois une fille superbe et je me crois désormais incapable de bander, elles ont connu des garçons qui les ont déçues, elles ne dorment ensemble que faute de mieux, banco !
Néanmoins, elles hésitent encore, se regardent. Vont-elles me plaquer là ? Elles trouvent que je ne manque pas de culot. Mais elles finissent par sourire. Leurs pyjamas sont encore mouillés, elles dormiront en sous-vêtements.
Caroline ôte son chemisier. Son soutien-gorge est bleu. Il fait légèrement pigeonner ses seins. Je ne détourne pas les yeux, je lui dis en souriant qu’elle est très jolie. Elle me remercie. Stéphanie est déjà en slip, elle vient d’affirmer que son soutien-gorge la gène et qu’après tout, sur la plage, le jeudi, qui est son jour de repos hebdomadaire…

  • — Tu es très jolie aussi, Stéphanie ! Quel dommage !

Théâtral, mon soupir ! Elles rient de bon coeur, elles n’ont pas pris au sérieux mon aveu d’impuissance de tout à l’heure et elles voient bien maintenant que mon slip trahit abondamment mon grossier mensonge.

  • — J’éteins la lumière, mes jolies ?
  • — Oui, on veut dormir. Bonne nuit, Olivier.
  • — Bonne nuit, Olivier.
  • — Bonne nuit, Stéphanie, bonne nuit, Caroline.

Nous voici dans le noir. Nous ne bougeons pas. Mon coeur cogne avec violence. Oserai-je avancer les mains à tâtons ? C’est peut-être prématuré. L’idée me vient d’être bon prince. La générosité, même hypocrite, est parfois payante.

  • — Vous préfèreriez peut-être dormir l’une à côté de l’autre ? Vous voulez que je me mette au bord ?

Silence.

  • — Non, reste, murmure enfin Caroline.

Eh bien voilà, c’est gagné !

  • — …Qu’est-ce que tu fais, Olivier ?
  • — J’enlève mon slip de bain. J’ai trop chaud.
  • — Oh toi, alors ! Tu es gonflé quand même !
  • — À outrance. Si vous touchiez, vous en seriez étonnées.
  • — Prétentieux, va !

Mais aucune main ne s’avance pour vérifier.

  • — Vous savez, tous les garçons ne sont pas forcément égoïstes et maladroits.

Pas de réponse.

  • — Le problème, c’est que vous êtes deux. Si l’une d’entre vous est plus impatiente que l’autre, qu’elle le dise.

Toujours pas de réponse. Mais le corps de Caroline est secoué par un petit rire.

  • — Bon, je renonce. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Je vais me débrouiller tout seul, mais vous le regretterez. Toute votre vie vous penserez à cette occasion ratée.

Ça bouge à ma droite. Une main tâtonne, cherchant la mienne, là où elle est, sur mon pubis. Stéphanie la pose sur le sien. Où est donc passé son slip ? Ah, il est un peu plus bas, sur les cuisses. Ma main revient se poser sur une touffe souple et chaude. Mon majeur cherche aussitôt la fissure, et pèse sur un petit bouton, qu’il caresse doucement.
Ça bouge à ma gauche. Caroline remue mais ne me touche pas. Si. Une main rampe sur mes cuisses puis sur mon bas-ventre. Elle entoure ma verge, qu’elle presse fermement. Ma main gauche trouve sans peine une chatte entrouverte. Le slip a disparu. Mes doigts battent la mesure de la chamade de mon coeur.
Si Caroline ne relâche pas son étreinte, je vais jouir trop vite. Elle le comprend, car sa main se glisse sur ma poitrine, palpe l’épaule… Ah, elle cherchait l’autre bras, elle suit le biceps, et se rend compte.

  • — Steph, il te caresse bien ?
  • — Pas trop mal. Et toi ?
  • — Oui. Oh, oui…

Silence. Stéphanie se soulève, chasse ma main. C’est pour enlever complètement son slip et écarter grand les cuisses.

  • — Viens, Olivier, lèche-moi. Caro, il s’occupera de toi tout à l’heure.

Il m’est possible de satisfaire Stéphanie tout en câlinant les seins de Caroline, dont les pointes sont dures entre mes doigts. Quant au clitoris de Stéphanie, il palpite entre mes lèvres. Ma langue ne tarde pas à s’immiscer un peu plus bas. Elle est y reçue très favorablement, saluée par des mouvements de hanches et des soulèvements de bassin, qu’accompagnent soupirs et murmures.

  • — Oui, oh oui, continue…
  • — Et moi, et moi ? soupire très vite Caroline.
  • — …Oh !

Profonde détresse de Stéphanie quand je la quitte ! Pour compenser un peu, je caresse ses seins. Elles sont désormais hanche contre hanche. Cette fameuse odeur des rousses, légende ou réalité ? Chaque femme doit avoir sa propre senteur. J’aime celle de la petite Stéphanie, le goût un peu acidulé de sa cyprine, les effluves de sous-bois de sa toison très souple. Sous-bois et myrtilles. Caroline serait plutôt steppe brûlante, avec un arrière-goût de miel du Caucase. Quel enchantement de passer de l’une à l’autre, suscitant gémissements de frustration quand je délaisse et grognements d’allégresse quand je reviens !
Mais je veux autre chose. Elles aussi ? Elles aussi ! J’ai quitté leur poitrine pour, à tâtons, trouver sur une étagère l’indispensable capote. Inutilement parfumée, nous n’en sommes plus là ! Caroline soupire d’aise quand je la pénètre.

  • — Oh oui, Olivier, viens, viens…

La plainte rauque de Stéphanie manifeste sa déception. Il faut que je me partage équitablement. Il m’est facile de passer de l’une à l’autre ; pour gagner du temps elles me guident de leurs petites mains avides, me rappellent à l’ordre quand elle jugent que mon séjour chez leur copine dure trop. L’excellente adéquation de ce terme à la situation me fait rire doucement.
Leurs griffes rendent mon transfert de plus en plus difficile. Chacune veut me garder. Je mordille leurs tétons. Loin de les calmer, cette gentillesse les pousse à l’égoïsme.

  • — Et moi ?
  • — Et moi ! Tu m’oublies, Olivier !
  • — Viens, viens, je t’en supplie !
  • — Mais viens donc, et reste !

Caroline va jouir, Caroline jouit. …Eh bien, moi aussi ! Stéphanie sanglote de déception. C’est pourtant vers sa bouche que mes lèvres allaient, pour établir un semblant de justice. Elle est furieuse, elle se frotte le clitoris avec véhémence. Je m’en aperçois car il faut que j’enlève sa main pour me faire une place. Que croyait-elle ? Je suis encore rigide ! Plus pour très longtemps, peut-être, mais cela suffit, la voilà pantelante et repue, elle aussi.
La nuit est un enchantement, dans cette douce torpeur… qui provient de la raréfaction de l’oxygène, évidemment. Suave sera la mort en ce fourgon, une tête brune sur mon épaule droite, une rousse sur la gauche, et quatre mains emmêlées sur mon pubis, mais Éros doit vaincre Thanatos une fois encore. Je me lève pour entrouvrir la porte. Les filles grognent dans leur sommeil.
Poussière d’étoiles, dehors ! Ourses très visibles. Marcher un peu, nu, dans ce camping, pour une ronde de nuit après la leçon d’anatomie, en quête de nymphes ou de dryades ? Pourquoi pas ? Mais pas longtemps, il fait un peu froid désormais.
Quand je reviens, la lumière du lampadaire voisin me permet de constater que les filles dorment enlacées. Je me sens de trop. Mais je les sépare, faisant fi de leurs protestations, et elles reprennent leur position antérieure, comme il se doit.
Au petit jour, leurs bras se croisent sur mon ventre, et elles se caressent doucettement, murmurant leurs prénoms.

  • — Ce soir, Olivier, nous dormirons sous notre tente. Merci de nous avoir hébergées. Ce fut une agréable parenthèse mais comprends-nous, un seul garçon pour nous deux, ça ne peut pas marcher. Nous avons trop peur de tomber amoureuses de toi, l’une et l’autre, et de ruiner ainsi notre belle entente.

Elles ne se sont pas vraiment exprimées de la sorte, mais c’est cela qu’elles m’ont fait comprendre. À quoi bon protester ?
Un samedi de fraîcheur. Un de ces matins maussades qui font que vous trouvez les gens très laids et vous pas en forme, mais alors pas du tout. Il va encore pleuvoir. Impossible de faire le Pharaon, presque à poil. Alors, la toge romaine, empêtré dans mon drap de lit.
Taché, le drap. Faire gaffe. Quoique… Cela pourrait donner des idées à certaines admiratrices. En tout cas, si je bande, ce sera discret. Hélas, ou tant mieux ? Le placier, qui me foutait une paix royale quand j’étais pharaon, prétend me faire payer un droit de place maintenant que je suis un impavide sénateur romain. Le public rigole. Le fonctionnaire municipal osera-t-il se servir dans ma sébile, et remplacer quelques euros par un malheureux ticket ? Il ose, suscitant l’indignation de la foule, qui compense, et au delà. Bonne matinée, donc, et confortable prébende.
Et Monique ? Pas vu Monique. Gustave doit la sauter d’abondance. Sacré Gustave !
Nuit solitaire.
Dimanche pluvieux et frais. Le chandail sur les épaules, les manches négligemment nouées autour du cou comme tout bon vacancier ici, Gustave accompagne Monique et les lardons.

  • — C’est le type qui est venu causer avec maman, sur la plage, vendredi.
  • — Lucas, arrête de dire n’importe quoi, morigène Monique.

Il m’a semblé que Gustave me faisait un clin d’oeil, avec un léger sourire de connivence, mais je me suis sans doute trompé.
Il ne fait pas chaud lundi après midi, sur cette plage pas tout à fait déserte. Cette femme qui me fait bander ne cesse de regarder les autres, de loin, de peur d’être reconnue sans doute. J’en suis mal à l’aise. Va-t-elle enfin me proposer d’aller chez elle ? Elle a passé ses vacances ici, quand elle était petite. Elle y vient parfois hors saison, certains week-ends, avec le TGV c’est bien pratique. Elle habite à Saint Germain en Laye.

  • — Vous ne parlez pas beaucoup. Vous voulez boire quelque chose, pour vous réchauffer ?
  • — Je veux bien.

C’est vous que je veux, vos bras autour de moi, vos lèvres, vos seins, vos cuisses ouvertes…
Son appartement est au sixième étage. L’ascenseur est petit mais ne tombe pas en panne. C’est gentil chez elle. Elle boit du thé. Moi aussi. Il y a des lithographies sur les murs du salon. Sous la table basse en verre, un tapis.

  • — Ces fenêtres donnent sur la plage ?
  • — Oui. Avec du double vitrage, à cause de la circulation sur le remblai.

Je me lève pour voir. Le vent du nord a chassé quelques nuages, le soleil se montre un peu. C’est un signe, elle va me rejoindre. Non, elle s’étire sur le canapé, comme une chatte lascive. Ou comme une femme bien dans sa peau, qui attend qu’un ballot prenne enfin l’initiative. Il y a de la place à côté d’elle. Je m’y mets. Après avoir avalé ma salive et respiré un bon coup, j’attaque en posant ma main sur son genou que sa courte jupe dévoile.

  • — Vous êtes incroyablement jolie.

Elle se lève pour aller devant la fenêtre.

  • — C’est vrai que le soleil revient.

Elle m’invite donc à la rejoindre. Je dépose un baiser sur sa nuque blonde. Elle ne bouge pas. J’avance mon bassin contre ses fesses et je referme mes bras autour de ses épaules. Il m’est facile ensuite de descendre une main tremblante sur un sein puis de la glisser sous le chemisier et d’aventurer un doigt sous le soutien-gorge. Mais elle enlève gentiment ma main pour se tourner vers moi, les lèvres entrouvertes.

  • — Embrasse-moi.

Je ne fais pas exprès d’être maladroit, elle m’intimide. Mais je savoure sa langue souple, son corps collé contre le mien, ses mains sur mes tempes puis sous ma chemisette, qu’elles ont fébrilement déboutonnée.
C’est elle qui met fin à notre baiser. Elle éloigne son torse mais pas son bas-ventre. Ses yeux sont bleus, avec quelques taches plus sombres. Elle me sourit, mutine.

  • — C’est la première fois, hein ?
  • — …
  • — Tu n’as encore jamais fait l’amour ?
  • — Non, jamais.

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