Histoire Coquines - Les cadeaux du hasard
Claire était de retour chez elle. Elle avait vendu sa production en quasi totalité et commandé le pain de glace pour transporter le lendemain le beurre, la crème, les œufs et les fromages à Brioude. Une crémerie de la ville prenait régulièrement ses produits. Elle devait juste les apporter en carriole tôt le matin. Ce voyage mensuel était une véritable expédition, et lui permettait d’effectuer quelques emplettes qu’elle ne pouvait faire au village. Elle emporterait sa robe des dimanches pour trouver du satin noir indispensable à la réparation. Elle défit les rubans de sa capeline et posa celle-ci sur la table. La chaleur était étouffante en ce début juillet. Il faudrait partir tôt, vers cinq heures, afin de ménager le vieux Domino.
Elle allait mettre le déjeuner sur la cuisinière quand elle entendit frapper à la porte. Elle sourit, reconnaissant Anita dans l’encadrement.
- — Eh bien… tu n’es pas chez toi à cette heure ?
- — J’ai négocié une pause chez ma meilleure amie. Maman a râlé parce que ça ne se faisait pas de son temps, mais elle a cédé. La blanchisserie est tellement étouffante ! Même dehors il fait meilleur !
- — Assieds-toi. J’allais faire une omelette au fromage.
- — Hummmmmmm, j’en salive d’avance ! Je t’aide ?
- — Si tu veux.
Anita s’installa pour faire l’omelette pendant que Claire décrochait la grande poêle et glissait un bon morceau de beurre qui se mit à grésiller sur la fonte. Elle coupa en fines tranches la dernière part de tome, l’incorpora aux œufs battus et fit glisser la préparation dans la poêle. Une bonne odeur de fromage fondu s’éleva dans la cuisine. Les deux amies se sourirent avec gourmandise. Le déjeuner allait être délicieux.
Claire soupira :
- — Tu sais, ça me fait plaisir de te voir ! Depuis la Saint-Jean, je n’ai pas eu une minute à moi.
- — J’ai vu ça, tu n’étais jamais chez toi.
- — Tu es passée ces jours-ci ?
- — Il y a une dizaine de jours environ. Tout était fermé.
Claire rougit. Durant cette période, elle avait reçu le bouquet de Louis.
- — Tu sais bien que je profite de l’été pour faire tous les marchés du canton !
- — Oui et je ne t’en veux pas ! D’autant qu’à la blanchisserie, nous avons beaucoup de travail aussi. L’hôtel d’Ambert, le couvent, l’hospice, le château du Pont… on dirait qu’ils se donnent le mot pour nous donner leurs draps, leurs camisoles et leurs jupons. Et comme le commis est malade, c’est moi qui pars en livraison !
Claire plia l’omelette avant de la glisser dans le plat de service :
- — Tu ne vas pas te plaindre tout de même ! Tu vas gagner des sous en plus !
Anita sourit :
- — Au début, je me suis surtout dit que ce serait de la fatigue, mais finalement ça me permet de ne pas étouffer totalement, de faire du vélo… Et puis je vois du monde ! J’ai même failli livrer le linge du nouveau… Mais maman a envoyé Tante Colette. Je suis maudite avec cet homme !
Claire se mit à rire en servant son amie. Mais l’image des caleçons, pantalons et chemises de Louis entre les mains d’Anita s’imposa à son esprit pour se superposer au sourire malicieux de l’homme tout à l’heure, lui causant une gêne inexplicable… Elle reposa sa fourchette, troublée.
- — Tu n’as pas faim ?
- — Je crois que cette chaleur me bourlingue. Et dire que demain je dois aller à Brioude…
- — Tu en as de la chance ! Moi je donnerais n’importe quoi pour aller là-bas. Tu vas voir des beaux messieurs, des beaux magasins… tu me raconteras ?
- — Bien sûr. Je vais aller chercher du satin noir pour ma robe des dimanches.
- — Cette vieillerie ? Tu ferais mieux de la jeter. Pourquoi tu ne mettrais pas ta robe du bal comme robe des dimanches ? Elle est jolie et très convenable.
- — Je vais devoir la mettre demain de toute manière. Je ne peux pas rester en robe de tous les jours pour aller en ville.
- — Parfait ! Si tu veux mon avis, elle est beaucoup mieux que la noire. Et puis, cinq ans de deuil vestimentaire, franchement Claire, c’est beaucoup trop. Je sais que tu n’as pas beaucoup d’argent mais tu sais, on peut toujours remettre à la mode d’autres robes de ta mère… Elle avait tellement de goût !
- — C’est gentil à toi mais je ne vais pas pouvoir recycler toutes ses tenues. Et puis pour tous les Jours, je préfère garder mes robes noires. Elles sont tellement pratiques !
- — Oui, mais tellement usées et tristes ! Claire, si tu as un peu de temps demain, prends un ou deux coupons de tissu ordinaire, rayé, fleuri, ce qui te fait envie et je te ferai des robes de travail. Ça te coûtera moins cher que le satin, et pour le reste, on piochera dans la garde-robe de ta maman !
Claire soupira :
- — D’accord mais je te paierai pour tout ça !
- — Entendu, mais je pose mes conditions d’avance : tu me paies en miel, tome, pêches de vigne. Et omelettes au fromage. Ça te va ?
Claire se mit à rire. La gentillesse d’Anita lui rendait l’appétit.
ooooOOOOOOoooo
Le lendemain matin, très tôt, Claire attela Domino à la charrette, graissa les roues et hissa les caissons remplis de glace et de sciure qui contenaient les produits qu’elle destinait à la crémerie sans compter un panier de provisions pour midi. Le jour se levait lentement quand elle partit. Elle avait devant elle plus de trois heures de route poussiéreuse au milieu des châtaigniers, des noyers, des sapins, des acacias et des vieux chênes. Le paysage se déroulait lentement, entre prés, collines, forêts profondes, mystérieuses, bordées de myrtilles et de digitales mauves. Les oiseaux chantaient le jour naissant. Domino trottait allègrement. La journée s’annonçait belle.
Peu avant huit heures, Claire s’arrêta au bord de l’Allier pour se rafraîchir et faire brouter l’âne. Elle voulait refaire son chignon, défroisser sa robe et passer un linge frais sur son visage. Le soleil faisait scintiller l’eau et quelques libellules passaient entre les iris jaunes, fils bleus vrombissants. Claire soupira. Par un temps pareil, elle aurait aimé rester là, se baigner, profiter de ce moment de paix propre au réveil de la nature lorsque la chaleur ne pèse pas plus qu’une aile de papillon. Elle quitta ses bas et ses souliers et s’avança au bord de la rivière : juste tremper ses pieds dans le courant. La fraîcheur la fit tressaillir puis fermer les yeux.
Après le voyage les pieds serrés dans ses chaussures à talons, elle avait l’impression de renaître. L’eau était certes un peu vaseuse mais bienfaisante : mélange boueux frangé de lumière d’or, caracolant sur des galets gluants. Mélange odorant de menthe, de cresson et de lichens pourris, parfum de pierre et d’eau. Surtout ne pas tremper le bas de la robe… La jeune fille sortit un mouchoir de batiste et le plongea dans le courant, avant de le passer tout en douceur sur son visage. Elle soupira d’aise. Au loin, les cloches de la basilique Saint-Julien sonnèrent la demie de huit heures, il était temps de reprendre la route.
Claire retourna sur la berge rattacher ses cheveux défaits, rajuster la ceinture de sa robe et remettre ses bas et ses chaussures. Domino s’était éloigné quelque peu. Elle le retrouva près du pont en train de grignoter les feuilles d’un chardon bleu.
- — Allez mon grand, je vais devoir t’atteler de nouveau mais ne t’inquiète pas, nous sommes presque arrivés. Tu auras ta ration de fourrage.
Domino suivit sagement sa maîtresse et reprit la route qui menait à Brioude. Les rues commençaient à s’animer. Claire croisa quelques automobiles, conduites par des notables venus pour faire des emplettes et des affaires en ville. Elle eut juste le temps d’arrêter sa carriole sur la place pour éviter un concert de klaxons. Domino, qui détestait être bousculé, pouvait exprès ne plus avancer s’il était contrarié. La jeune fille le réconforta de quelques caresses et carottes et rejoignit à pied la petite rue qui menait à la crémerie. Le propriétaire venait juste d’ouvrir sa boutique et des effluves fromagères s’en échappaient. Lorsqu’il aperçut Claire, il siffla d’admiration :
- — Eh bien, Mademoiselle Dupuy, vous allez à un mariage pour être aussi jolie ce matin ? Vous ne m’avez guère habitué à vous voir ainsi !
- — Je viens juste déposer votre commande, Monsieur Boussugue, et faire quelques emplettes. J’ai dû garer la charrette sur la place, alors si vous pouviez venir récupérer le chargement, ce serait très aimable.
- — Bien sûr, bien sûr. Paulo, tu peux venir avec un diable ? Tu accompagnes mademoiselle à sa voiture et tu prends les deux caisses, comme d’habitude… Ils sont en train de refaire la grand-rue, alors les automobiles sont obligées d’faire un détour et elles font peur aux bêtes… C’est l’progrès qu’il paraît, mais c’est pas agréable… Vous revenez, que l’on fasse nos comptes ?
- — Entendu.
Paulo, sur le chemin, regarda Claire d’un œil malicieux. Depuis deux ans qu’il travaillait chez le crémier comme commis, jamais il n’avait vu la jeune fille vêtue de clair. Et elle était si changée dans la robe bleue ramagée d’œillets rouges qu’elle lui paraissait complètement différente, presque intimidante. Quand il eut terminé de charger les caisses, il ne put s’empêcher de remarquer :
- — J’espère que nous sommes élégantes, mam’zelle. Sûr que vous avez un amoureux !
Claire rougit et demanda :
- — Étais-je si vilaine dans ma robe noire ?
- — Ben, à dire vrai, ça vous donnait un air triste, malheureux, on aurait presque cru une vieille fille, sauf vot’respect. Alors vous pensez si ça nous fait plaisir de vous voir comme ça. On vous croirait de la ville !
Claire sourit. Paulo s’enhardit.
- — Votre amoureux doit être fier de se promener avec vous. Vous nous le présenterez ?
- — Mais je n’ai pas d’amoureux, Paulo !
- — Pas d’amoureux ? Avec une robe comme ça, l’premier garçon qui passe vous enlève dans son auto. Ou alors il est complètement aveugle !
Ils arrivaient au magasin et le jeune commis ouvrit les caisses pour sortir les produits afin que le patron puisse vérifier la marchandise. Ce dernier tâta les fromages, compta les œufs, goûta le beurre et sourit :
- — Toujours de première fraîcheur, vos productions ! C’est un plaisir de faire affaire avec vous ! Vous ne ménagez pas votre peine et je peux vous dire que tous mes clients apprécient. Et moi également.
- — Merci, Monsieur Boussugue.
- — Bon ! Comme je vais un peu augmenter mes prix, je vous fais le lot avec transport à soixante francs, ça vous va ? Il est juste que vous soyez un peu plus payée.
- — Ça ira très bien.
- — Parfait. Je vous donne le compte et je fais un reçu.
Lorsque Claire ressortit du magasin, serrant son argent dans son sac, elle se sentit toute joyeuse. Elle avait eu des compliments, la commande avait été vendue sans souci, avec une augmentation en prime. Elle allait pouvoir vivre ce mois sans inquiétude et même faire quelques économies. Elle repensa à la proposition d’Anita et décida, puisqu’elle avait bien travaillé, de faire une visite à la boutique de tissus qui faisait l’angle de la place. Il y avait si longtemps qu’elle ne s’était pas fait un petit plaisir. Elle regarda la devanture qui exposait satins, velours, dentelles et poussa la porte qui carillonna gaiement. La propriétaire, une dame très élégante, lui sourit aimablement.
- — Puis-je vous aider, Mademoiselle ?
- — Je vais regarder ce que vous avez en coton fleuri. Merci.
- — N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin.
Claire acquiesça et se dirigea vers les rayonnages où s’empilaient les coupons. Les tissus les moins chers étaient noirs, semés de petites fleurs blanches ou bleues, ou rayés finement. Les vieilles paysannes allaient toujours ainsi et Claire repensa à ses robes toutes pareilles… Si elle voulait retrouver son âge, il fallait donner un peu de couleur à ses tenues, Anita avait raison. Elle regarda les autres couleurs : du bleu, du rose, du grenat, de l’ocre, du brun. Parfois fleuri, parfois uni, parfois rayé. Indécise, la jeune fille fixait les coupons l’air ennuyé. Que choisir de pas trop salissant et de passe-partout pour la campagne ?
- — Si vous voulez mon avis, je crois que le grenat avec des fleurettes roses est parfait, murmura une voix d’homme derrière elle. Ou alors le mauve bleuté avec les lilas blancs…
Claire sursauta et rougit. Non, ce n’était pas possible ! Lafargue était là, derrière elle, son regard bleu plein de malice.
- — Rassurez-vous, je suis venu aussi pour le travail. Je dois regarnir deux étuis à violon pour mes clients.
Et il lui montra une panne de velours violet.
- — Mais vous n’avez pas à vous justifier, répondit Claire doucement.
Et elle reprit sa contemplation des tissus.
- — Hummm, sincèrement, vous devriez prendre les deux… C’est pas cinq mètres de tissu ordinaire qui vont vous ruiner et je suis sûr que vous serez très jolie dedans.
Mais croisant le regard courroucé de Claire il se détourna rapidement, appela la vendeuse qui mesura le velours mauve, et paya rapidement, se retournant brièvement pour la saluer.
Claire était embarrassée. Lafargue avait le don de surgir à n’importe quel moment. Ces manières de loup guettant sa proie la mettaient en rage, ce d’autant plus qu’ils étaient en public. Un pli de contrariété se dessina sur son front. Non, décidément, les achats de tissus ne seraient pas pour aujourd’hui. Elle n’avait qu’une envie : rentrer. Elle sortit de la boutique et s’apprêtait à dénouer les rênes de Domino quand une main se posa sur son épaule.
- — Claire, s’il vous plaît, faisons la paix !
La jeune fille se raidit.
- — La paix ? Mais nous n’avons pas commencé de guerre ! Je vous en prie, laissez-moi !
- — Claire, je suis désolé, j’ai toujours l’impression que je vous terrorise dès que je vous approche. Je vous fais danser, vous fuyez, je vous conseille un tissu, vous partez sans rien acheter.
La jeune fille soupira.
- — Disons que je n’aime pas qu’on me force la main… et vous êtes toujours si… si… insupportable !
Lafargue se mit à rire doucement.
- — On ne m’avait jamais dit que j’étais insupportable ! Arrogant, séducteur, maladroit, mais insupportable pas encore… J’aime ce mot dans votre bouche. C’est un reproche adorable, entre bouderie d’enfant et désir de femme !
Claire rougit. Louis saisit d’autorité la bride de Domino et la rattacha au poteau. Il prit ensuite la main de la jeune fille, la baisa et lança tout joyeux :
- — Pour fêter ce charmant qualificatif, je vous emmène boire une limonade, Mademoiselle. J’aurai ainsi le loisir de vous convaincre que je ne suis pas qu’insupportable.
Assis dans l’arrière-salle du Café de l’Allier, Louis racontait à Claire son travail avec passion, ses promenades solitaires, ses lectures, ses rencontres. Elle l’écoutait avec attention. De temps en temps, elle souriait et rencontrait le regard bleu de l’homme, empli de tendresse. La limonade coulait dans sa gorge et rafraîchissait ses joues brûlantes. Jamais encore un homme ne l’avait invitée et surtout pas à presque midi dans une arrière-salle de brasserie. Mais ici, cela ne semblait pas choquer plus que ça le patron qui avait tout de suite proposé un coin tranquille, loin du comptoir des habitués. Un court instant, Claire se demanda si Louis était un assidu de ce genre d’endroit. Il semblait si à l’aise dans ce lieu. Puis elle décida que cela ne la regardait pas et balaya l’image furtive d’autres jeunes femmes pareillement assises en face de lui.
- — Et maintenant que je vous ai saoulée avec ma vie, ma musique, parlez-moi de vous, Claire. Enfin, si vous le voulez bien, s’empressa-t-il de rajouter.
La jeune fille, gênée, sourit tristement :
- — Vous savez la plus grande partie de mon histoire. Je vis seule depuis la mort de mon père et de ma mère. J’ai repris leur ferme et j’ai demandé mon émancipation. Je m’occupe des ruches, des bêtes et du jardin, et j’arrive bon an mal an à vivre de ce que je produis. Voilà, c’est tout. Il n’y a pas grand-chose à raconter. Sauf peut-être si vous aimez les ragots. Alors là, je peux vous raconter les histoires les plus folles qui courent sur mon compte et qui couraient sur celui de mes parents.
- — Franchement, ça ne m’intéresse pas. Racontez-moi plutôt ce qui vous fait vivre à l’intérieur de vous, vos rêves…
- — Mes rêves ? Je ne sais pas si j’en ai beaucoup. Faire prospérer la ferme, pouvoir faire des économies et réparer les communs, aménager quelques pièces… Voilà, je crois que c’est tout.
- — Vous êtes sûre ? On dirait que vous récitez une liste de devoirs d’école. Ce que vous me dites, ce sont vos obligations, votre désir pour le futur de votre maison. Mais vous, ce que vous attendez de la vie, c’est quoi ?
Claire ouvrit de grands yeux. Jamais encore quelqu’un ne l’avait interpellée aussi intimement. Elle hésita un long moment avant de répondre, cherchant les mots exacts et c’est avec lenteur qu’elle expliqua au luthier ce qu’elle ressentait.
- — En fait, je ne sais pas du tout ce que j’attends de la vie. Je crois que je n’y ai jamais vraiment pensé. Ou alors il y a longtemps, comme toutes les petites filles. À l’époque j’aurais voulu être institutrice. Depuis cinq ans, je vis au jour le jour. Alors prendre le temps de réfléchir à ce genre de question, c’est assez difficile. Et puis, c’est quelque chose de très intime.
- — Je comprends. Moi-même, il y a quinze ans, je ne sais pas si j’aurais pu répondre à ce genre de question.
- — Vous, vous avez voyagé, vous avez appris la musique et tant d’autres choses…
- — J’ai vécu à Clermont et à Paris et j’ai fait des rencontres intéressantes, mais cela est plus dû au hasard, à mes apprentissages…
- — Ici, c’est difficile de se projeter en avant. La tradition, les secrets, les réputations, les histoires familiales, c’est quelque chose qui vous colle à la peau et qui vous enferme malgré vous dans des obligations, des comportements… Être libre, c’est prendre des risques.
- — Je l’ai compris en arrivant ici. Mais je crois que cela ne doit pas vous faire peur.
Claire fut blessée de cette remarque. Elle se rebiffa.
- — Si j’avais peur, je crois que je serais partie à la mort de mes parents.
- — Peut-être que partir ne signifiait pas fuir… mais assumer différemment.
La jeune fille soupira :
- — J’y ai pensé au début et puis je me suis dit que j’avais fait le meilleur choix et qu’aujourd’hui je suis arrivée à être indépendante, chose qui n’aurait pas forcément été possible si j’avais rejoint mes cousines au Puy.
Le luthier fixa Claire avec une lueur d’émotion :
- — Et vous ne regrettez rien ? Je veux dire… cette route est bien solitaire pour une jeune fille. Et vous avez renoncé à beaucoup de plaisirs pour cette indépendance.
- — Que voulez-vous, dans chaque choix, il y a une part de douleur. Et puis, vous aussi vous avez dû renoncer à des choses en montant votre affaire. C’est une grosse responsabilité. Et qui nécessite des sacrifices, non ?
- — C’est vrai ! J’ai beaucoup travaillé et je continue de le faire pour m’assurer une vie confortable. J’ai renoncé à me fixer avec une femme par exemple… Mais ce n’était pas vraiment un sacrifice. Peut-être parce que j’avais besoin de me sentir solide avant de m’engager et que je préférais papillonner d’une dame à une autre pour préserver cette indépendance que j’ai conquise de hautes luttes. Aujourd’hui, je sais que je regarde les femmes différemment. Parce que j’ai envie de partager ce que je vis. Et pas seulement pour quelques nuits…
Ce disant, il enveloppa Claire d’un regard brûlant qui fit tressaillir la jeune fille. Sentant le trouble la gagner, elle crut bon de plaisanter :
- — Je suis sûre que vous dites cela à toutes les filles.
Louis sourit à cette boutade et pour achever de troubler Claire il se pencha pour lui murmurer :
- — Vous préférez croire les ragots qui prétendent que je suis le grand méchant loup ? Mais savez-vous qu’un loup choisit une seule femelle et l’aime sa vie entière ? Assurément, Mademoiselle, vous ne connaissez rien des loups, et rien du loup que je suis. Mais je peux vous guider. Je vous promets d’être un professeur patient…
Claire rougit et baissa les yeux.
- — Il est tard. Je dois rentrer. Merci pour la limonade.
Louis la retint :
- — Votre main tremble. Vous avez très envie de rester, mais vous combattez votre désir. Claire, je vous en prie, accordez-moi encore un moment ! Déjeunons ensemble !
- — Mon déjeuner m’attend dans la charrette et je voudrais rentrer avant qu’il fasse trop chaud.
- — Il est déjà onze heures, vous ne serez pas chez vous avant quinze heures. Vous serez obligée de vous arrêter en route.
- — Je préfère que nous nous séparions ici.
- — Vous avez peur pour votre réputation ?
Claire éluda la question et repoussa doucement la main qui la retenait.
- — S’il vous plaît, ne redevenez pas insupportable ! Je n’ai pas envie de me fâcher.
Louis, désarmé, relâcha son emprise :
- — Comme vous voulez…
La jeune fille se leva. Le luthier fit de même et lui baisant la main.
- — Au revoir, Claire ! Et, j’espère, à bientôt…
- — Au revoir, Monsieur Lafargue. Merci pour la limonade… et le concert de l’autre soir.
Louis sourit tristement.
- — Dommage que les mots n’aient pas la puissance de la musique.
ooooOOOOOOoooo
Sur la route qui la ramenait chez elle, Claire ne cessait de penser à sa rencontre avec le luthier. Sa dernière phrase, son regard, maintenaient la jeune fille dans un état de trouble qu’elle ne parvenait pas à dissiper. Une douce morsure au creux des reins, elle conduisait distraitement Domino qui en profitait pour aller brouter à l’ombre dès qu’il le pouvait. La chaleur était pesante. L’âne peinait sous le soleil et Claire, sous la capeline de paille qu’elle gardait toujours dans la charrette, suait à grosses gouttes : il fallait s’arrêter près de l’Allier, prendre un peu de repos.
Elle fit bifurquer Domino vers un chemin ombragé qu’elle connaissait et qui rejoignait la rivière et elle ne tarda pas à dételer l’âne près de la rive. Elle sortit ensuite les provisions du panier ainsi qu’une couverture et s’installa sous les arbres. Le sandwich au pâté de lapin était certes un peu suant, le vin de framboise coupé d’eau assez chaud, mais Claire ressentit un profond soulagement à savourer son repas dans cet endroit. Il y avait longtemps, presque une éternité, elle avait pique-niqué avec ses parents ici… Elle s’était même baignée dans le petit bassin que faisait l’Allier à cet endroit.
Si elle osait… Le lieu était désert et avec cette chaleur personne n’y viendrait… Elle reposa son verre, prit la bouteille pour la mettre à fraîchir dans le courant entre deux galets et évalua la température de l’eau du bout des doigts : elle était idéale, tentante. Claire fit passer sa robe par-dessus tête, quitta ses chaussures, hésita un moment avant d’ôter combinaison, culotte et soutien-gorge. Nue, elle s’avança vers l’eau et y entra en poussant un petit cri.
La fraîcheur la saisit mais en se mouillant régulièrement tout en avançant, elle arriva à se plonger toute entière dans l’Allier. Le courant la portait sans la déstabiliser et c’est avec plaisir qu’elle s’allongea pour savourer plus complètement ce bain improvisé. Au dessus d’elle, les feuilles dansantes des saules, des peupliers, et ce bruit d’eau cascadante… Claire soupira de délice. Elle se sentait revivre, reprendre le contrôle d’elle-même. Le trouble moite et insidieux qu’elle ressentait depuis le matin la quittait comme une peau morte. Elle était apaisée, détendue. Domino buvait non loin d’elle à longs traits, la fixant de ses yeux doux et humides.
- — On est bien ici, n’est-ce pas ? lui dit Claire.
L’âne agita ses oreilles pour toute réponse. Lui aussi goûtait le moment. Les mouches avaient presque quitté ses yeux et il prenait le temps de débusquer les herbes fraîches dont il raffolait. Deux libellules bleues passèrent près de la jeune fille, se poursuivant dans un joli ballet amoureux. Claire les observa un moment en nageant, puis elle décida de regagner la rive. Le soleil tournant, le bain devenait trop froid. Elle sortit de l’eau en prenant garde de ne pas glisser sur les galets gluants des bords de la rivière et essora sa chevelure trempée.
- — Zut, j’ai perdu mes épingles à chignon. Avec cette chaleur, j’ai complètement oublié de les ôter ! Quelle idiote !
Elle chercha un moment dans l’eau peu profonde, sur les fonds sableux, réussit à en retrouver cinq. Puis, torsadant ses cheveux, elle fixa les épingles pour maintenir ce chignon improvisé, en espérant que ça tienne jusqu’à la maison… Elle attendit quelques instants avant de se rhabiller. Un vent léger caressait délicieusement son ventre, ses seins, ses cuisses, l’enveloppant de tiédeur douce. Un moment, elle se dit qu’il serait bien agréable de rester ici tout l’après-midi et prendre un peu de vacances. Elle se sentait libre, dans une bulle qui la protégeait du monde. Elle s’assit sur la couverture, rassembla les reliefs de son repas et les posa dans le panier. Puis, juste pour le plaisir d’un instant, elle s’allongea et ferma les yeux. Elle n’entendait plus que le bruit du vent dans les feuillages, les chants des oiseaux…
Elle avait dû s’assoupir sans s’en apercevoir. Le cri d’un geai sortant d’un buisson et des craquements de branches la firent sursauter. Elle était si bien qu’elle avait oublié qu’on pouvait la surprendre. Elle se leva d’un bond, remit à la hâte ses vêtements et alla rechercher la bouteille de vin de framboise. Elle était glacée et Claire but une longue rasade du breuvage. Maintenant, il lui fallait retrouver l’âne, qui avait disparu sous les frondaisons. Elle siffla et Domino ne tarda pas à surgir et trottiner vers elle. Elle l’attela à la charrette et ils reprirent la route du retour. Le soleil était moins chaud et Claire se félicita d’avoir passé les heures les plus difficiles près de la rivière.
La seule chose qui l’inquiétait était qu’on ait pu la voir pendant qu’elle dormait. Mais elle chassa cette éventualité, qui fixait immédiatement l’image de Lafargue dans son esprit : penser aux yeux de cet homme sur sa nudité était tout sauf raisonnable. Même si sa mère, alors qu’elle n’était qu’une enfant, lui avait dit que le désir était une belle chose, Claire ne voulait surtout pas s’abandonner à l’émotion qu’elle ressentait. Elle avait peur, comme la plupart des jeunes filles de son âge, d’être submergée par des sentiments sur lesquels, elle le sentait confusément, elle n’avait que peu d’emprise. Et puis, elle savait, pour avoir vu des voisines venir consulter sa mère, ce que le désir sexuel peut engendrer de grossesses non désirées, de secrets, de perte d’honneur… et cela, Claire n’en voulait à aucun prix.
ooooOOOOOOoooo
Quand elle arriva à la ferme, il était presque six heures du soir. Anita l’attendait à côté de la barrière en agitant un paquet enrubanné. Sûrement un riche client de l’hôtel d’Ambert qui lui avait offert un présent lors de ses livraisons et qu’elle tenait à tout prix à lui montrer. Claire éclata de rire lorsqu’elle arriva à sa hauteur :
- — Eh bien, c’est moi qui vais en ville et c’est toi qui reçois des jolies choses !
- — Euuuuuuh, doit y avoir erreur… J’ai trouvé ça sur le pas de ta porte en arrivant. Je suppose que c’est pour toi.
- — Pour moi ?
- — Oui, c’était posé sur la dernière marche. C’est bizarre, il n’y a même pas de carte. Un soupirant inconnu, sans doute !
Claire rougit, pensa immédiatement à Lafargue mais ne dit rien. Heureusement Anita enchaîna aussitôt :
- — Et puis, tu rentres drôlement tard ! Tu as dévalisé les magasins de Brioude ?
- — Tu n’y penses pas ! Non, je me suis arrêtée pour déjeuner au bord de l’Allier et il faisait tellement chaud que je suis restée près de l’eau. Je me suis même baignée.
- — Eh ben… tu devrais aller en ville plus souvent ! Tu m’as l’air drôlement enchantée de ta journée !
- — J’ai eu une augmentation à la crémerie.
- — C’est pas vrai ? Eh ben, tu es vernie. Tu vas pouvoir t’en offrir des jolies robes !
- — On verra plus tard. Je n’ai rien trouvé chez la mercière.
- — Ne me dis pas que…
Anita leva les yeux au ciel.
- — Vraiment, Claire, je ne sais pas ce qu’il faudrait comme miracle pour te faire changer tes vieilles robes ! Là, tu exagères !
- — Je sais, tu me l’as déjà dit. Écoute, aide-moi à dételer Domino et rentrons à la maison. Je suis très fatiguée et j’ai encore les vaches à traire, les fromages à retourner et à goûter d’ici à demain dans le cellier.
Anita s’exécuta et sitôt à l’intérieur :
- — J’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans ce paquet !
- — Curieuse ! Ouvre-le si tu veux, dit Claire en leur servant à chacune un verre d’eau fraîche.
Anita hésita. Ouvrir un cadeau qui n’est pas à soi, c’était quelque peu indiscret. Elle préféra attendre que son amie se décide et demanda :
- — Tu sais qui te l’a déposé ?
- — Non, mentit Claire. C’est sûrement une erreur. Si ça se trouve, c’était destiné à la châtelaine et le livreur l’a déposé ici. Je n’ai ni commandé, ni jamais reçu ce genre de choses.
- — Pourtant, si c’était un livreur, il n’aurait pas laissé le paquet sur les marches de l’entrée. Il serait repassé te l’apporter plus tard, rien que pour avoir la pièce.
Claire haussa les épaules.
- — Possible…
- — Allez, ouvre-le, je meurs d’impatience.
Claire soupira et alla chercher des ciseaux pour couper le ruban qui entourait solidement et élégamment le paquet. Elle tremblait un peu. Lorsqu’elle ouvrit la boîte, Anita s’exclama :
Eh ben… mazette ! Tu as une bonne fée qui veille sur toi ! C’est magnifique !
Entourés de papier de soie, les deux coupons de coton fleuri, grenat et bleu lavande aperçus chez la mercière étaient pliés artistement et, glissée entre les deux, une carte marquée de son prénom. Le rouge aux joues, elle tira cette dernière qui révéla, épinglé à elle, un troisième coupon de soie blanche brodée de papillons multicolores.
- — Par exemple, clama Anita, la personne qui t’envoie ça est un prince ! Cette soie est merveilleuse ! Tu es vraiment sûre que tu n’as rencontré personne en ville ?
Claire, anéantie, baissa les yeux. Il était peut-être temps de passer aux aveux. Elle s’assit et se resservit un verre d’eau. Puis commença :
- — En fait, c’est une longue histoire. Je… J’ai rencontré quelqu’un à Brioude. Quelqu’un que j’avais vu auparavant à la fête de la Saint-Jean.
Anita ouvrit des yeux immenses.
- — Et tu ne m’as rien dit ? Claire… comment as-tu pu ? Moi qui te confie tous mes secrets !
- — Je n’ai pas osé t’en parler. Pardonne-moi… Je ne pensais pas que cela en valait la peine et surtout je ne pensais pas que cette personne ferait une chose pareille !
- — Claire, je ne sais pas qui c’est mais s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que c’est quelqu’un qui tient énormément à toi. On offre pas une soie de ce prix à quelqu’un qu’on a juste rencontré deux fois.
Claire rougit.
- — Tu crois que c’est une déclaration ?
- — Ah ça, ma chère, il faudrait déjà que je sache de qui il s’agit.
- — C’est le nouveau… C’est Louis Lafargue, lâcha Claire piteusement en baissant les yeux.
Anita sous le coup de l’étonnement en perdit la parole. Elle se leva, aspira une grande goulée d’air et toisa son amie d’un air fâché.
- — Mon séducteur ? Alors là, pour une surprise… Mais si je comprends bien, tu m’as menti l’autre dimanche.
- — Oui… mais je… je ne pensais pas que…
Anita secoua la tête d’un air navré.
- — Franchement, tu aurais pu me le dire. Penser que ma meilleure amie m’a volé un amoureux potentiel de plus… Enfin, ce qui est fait est fait ! Mais maintenant, tu vas devoir tout me raconter dans le détail.
Quand Claire eut terminé son récit, Anita soupira :
- — Eh bien… quelle aventure ! Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
- — Je ne sais pas… je ne sais plus.
Anita haussa les épaules :
- — Ça n’est pas une réponse ! En plus, tu n’as même pas lu sa carte.
Claire retira l’épingle qui retenait encore le billet à la soie blanche et lut le message de Lafargue : Merci de ce délicieux moment passé en votre compagnie. Ce petit cadeau vous consolera je l’espère de la perte de temps que je vous ai occasionnée. La soie blanche, j’aimerais que vous la portiez pour fêter avec moi le 14 juillet. Nul doute que votre amie Anita vous en fera une robe ravissante. Je passerai vous prendre jeudi en huit, vers neuf heures. L.
Claire était devenue blanche jusqu’aux lèvres. Elle serra les poings :
- — Je n’irai pas ! Pour qui me prend-il ? Il ordonne, il conseille, il choisit ! Et je n’aurais qu’à m’incliner ? Non, non et non.
Anita regarda son amie.
- — Tu ne réalises pas ta chance ! Je donnerais n’importe quoi pour être à ta place. Cet homme te traite en princesse et toi tu t’énerves, tu fais la difficile pour une stupide question d’orgueil. Franchement je ne te comprends pas !
- — Mais ça n’est pas de l’orgueil ! Je ne veux pas fêter le 14 juillet, Anita. Et encore moins avec lui ! Évidemment, cela lui est égal de s’exposer devant tous avec la fille du pendu, il est tellement provocateur. Un commérage de plus ou de moins, il n’a rien à prouver, il n’est pas d’ici. Moi, je ne veux pas des ragots. Je ne veux pas être la risée du village. Je commence tout juste à m’en sortir financièrement, à faire oublier le scandale, je n’ai pas envie qu’il détruise le peu que j’ai réussi à gagner.
- — Tu veux que je te dise ? Un homme comme ça, je ne le laisserais pas passer. D’accord c’est un provocateur, mais c’est un homme qui t’aime. Et parce qu’il t’aime, il saura toujours te protéger de la méchanceté des bigotes.
- — Qu’en sais-tu ? Il a connu tant d’aventures qu’il ne sait pas démêler ce qu’il ressent, ce qu’il me dit de ce jeu de séduction dont il use et abuse. Le jour où il sera lassé de moi il passera à une autre sans la plus petite inquiétude. Mais moi, je devrai rester là, assumer les conséquences, comme j’ai dû le faire quand mon père s’est pendu. Anita, tout séduisant qu’il est, je ne crois pas qu’il ait dans l’idée de m’épouser. Et je ne veux pas souffrir pour avoir été la maîtresse affichée d’un don Juan.
- — Alors tu vas refuser son cadeau ?
- — Oui. Et c’est toi qui seras mon ambassadrice.
- — Moi ?
- — Oui… Tu lui livres bien du linge toutes les semaines, non ?
- — C’est ma tante qui y va. Maman a peur qu’il me saute dessus.
- — Ça n’a pas d’importance. Tu n’auras qu’à glisser son linge dans la boîte par-dessus les tissus. Ta tante lui portera. Il comprendra.
Anita soupira.
- — Ce ne sera pas discret. Il vaudrait mieux les envelopper dans le papier ordinaire des livraisons. Et puis, c’est tellement dommage ! Les tissus sont beaux… surtout la soie !
- — C’est vrai. Je dois reconnaître qu’il a un goût parfait. Mais… les garder ce serait accepter son invitation. Je ne veux pas l’entretenir dans l’illusion que je réponds à ses attentes. Ce serait cruel et malhonnête. Il pourra toujours trouver une cavalière à qui il fera ce genre de présent. Ne t’inquiète pas pour ça !
- — Comme tu voudras ! Je dois lui repasser quelques chemises. Demain après-midi, je rajouterai les tissus dans le paquet qui doit lui être livré. Il n’empêche que je trouve triste que tu cèdes à la raison plutôt qu’à l’amour…
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