Histoire Coquines - Intimité (1)
J’ai rencontré mon épouse Laurence sur les bancs de la fac il y a presque vingt ans. Elle était déjà cette ravissante femme très classe à la silhouette élancée. J’avais été d’abord attiré par sa stature à la fois fière et réservée, son port de tête ravissant et son cou mince souvent paré d’un collier de perles, ainsi que par ses jambes longues et fermes vêtues souvent d’élégantes chaussures à talon. Issue d’une famille fortunée, elle était souvent habillée de façon très classique, en tailleur, et pour tout dire paraissait un peu coincée. Notre vie sexuelle était pour moi satisfaisante, dans le sens où celle qui est rapidement devenue ma femme acceptait le plus souvent de façon docile de satisfaire mes désirs, à partir du moment où je ne m’aventurais pas sur le terrain de la sodomie ou d’autres pratiques un peu déviantes.
Mais je dois reconnaître que son absence d’initiatives et le sentiment désagréable, malgré ses dénégations, qu’elle faisait l’amour essentiellement pour me faire plaisir pesait un peu ces derniers temps sur la qualité de notre relation. Quand je lui parlais d’un effet de lassitude chez elle, ou d’une absence de désir, elle s’évertuait à m’affirmer le contraire. De plus, elle prétendait que son gynécologue lui avait dit que le fait qu’elle ne mouillait pas durant nos rapports n’était pas lié à un manque de désir, mais chez elle à une constitution particulière et qu’il n’y avait rien à faire.
Il est vrai que depuis le début nous devions souvent utiliser des gels pour ne pas trop l’irriter. Cela ne l’empêchait pas d’exprimer, lorsque nous faisions l’amour, par ses soupirs et les ondulations de son joli corps, le désir qu’elle avait pour moi. Pour ma part, j’ai une libido assez envahissante. Souvent, je lui demandais de me laisser caresser ses seins par dessus son corsage ou encore de les sucer. Elle me laissait le plus souvent faire. Et même parfois lorsque nous étions dehors, après s’être assurée que l’on ne pouvait pas nous voir. Elle m’autorisait aussi à la prendre, vite fait, que ce soit à la maison sur le rebord de la table ou contre l’évier, sur le tapis en l’allongeant sur le dos et en lui relevant les jambes, ou encore debout dans le jardin, dissimulés par le linge étendu…
Comme je l’ai dit, quand l’occasion se présentait et que mon désir était si fort que je ne pouvais m’empêcher de susurrer à son oreille combien j’avais envie d’elle, elle s’exécutait souvent fort consciencieusement. Il semblait même que les lieux insolites et les étreintes fugitives la satisfaisaient davantage.
Alors que mes activités m’occupent beaucoup toute la semaine, car je travaille dans un cabinet d’avocats, Laurence acceptait donc volontiers avec une certaine application studieuse, lorsque j’étais de retour, d’accomplir son devoir d’épouse. Il y avait quelque chose d’un peu désuet dans la tournure de notre relation mais, sans doute par mauvaise foi ou par lâcheté, je m’en satisfaisais, appréciant sa bienveillance à ce sujet malgré ses aspects un peu froids et guindés. J’avais bien essayé d’évoquer avec elle la crainte que j’avais de ce déséquilibre dans l’expression de nos désirs respectifs, mais je m’étais toujours heurté à cette gêne chez elle, dès qu’il s’agissait de parler des choses du sexe.
À la suite de ses études, Laurence avait ouvert un cabinet de psychologue à mi-temps, ce qui lui laissait beaucoup plus de loisirs qu’à moi, d’autant plus que nous n’avons pas pu avoir d’enfant. À midi, je suis venu à son cabinet sans la prévenir, pour l’inviter au restaurant. J’ai trouvé la porte fermée et j’ai réalisé qu’elle ne travaillait jamais ce jour-là à cette heure-là.
Cela faisait longtemps que je n’y étais pas entré, et je l’ai fait parce que j’ai la clé et qu’il faisait froid (nous sommes en novembre). Son cabinet de consultation était arrangé avec soin et sobriété. En m’approchant de son bureau, je vis un tiroir entrouvert. Ce qui a attiré mon attention, c’était ce gros cahier usé sur les bords. J’ai trouvé sa présence déplacée au milieu de tous ses documents bien classés, d’autant plus que je savais que tous les renseignements pour son travail étaient informatisés. Je le fis glisser hors du tiroir, sans trop déranger ce qui était autour et ouvris le cahier à la première page.
Je ne savais pas alors les conséquences que ce simple geste aurait sur ma propre vie…
Lundi 15 septembre 2003
Il faut absolument que j’écrive, que je me décharge de ce poids… Il se passe quelque chose en moi que je ne peux pas définir, et que je n’arrive à exprimer à personne, pas même à mon thérapeute. J’ai quarante-deux ans, je suis mariée depuis dix-sept ans à un mari charmant, et voilà que j’ai l’impression de tomber amoureuse pour la première fois !
Bien sûr, depuis l’adolescence j’ai connu ces moments dont je n’ai jamais parlé à Christophe, où toute ma vie était accaparée par la volonté de voir ou d’être vue par le garçon que j’aimais. C’était arrivé au collège avec un garçon dont j’étais vraiment amoureuse, et puis au lycée avec un autre… Mais j’étais beaucoup trop timide et coincée.
Malgré le succès que j’avais auprès des garçons avec mon côté adolescente bien sage et un peu bourge, je n’ai pas connu à cette époque même l’amorce d’un flirt. Dès que l’un d’eux m’approchait, et d’autant plus si j’en étais amoureuse, je ne cherchais qu’à le fuir, angoissée par la peur de le décevoir.
Quand j’ai rencontré Christophe à l’université, ce qui m’a attirée c’est que lui savait me rassurer. L’attirance physique que j’avais pour lui n’avait rien à voir avec celle que j’avais connue avec les garçons précédents et qui était un peu honteuse pour moi, sous l’influence de l’éducation stricte que j’avais connue. Avec lui, il y avait surtout le désir de me sentir bien dans ses bras, d’être protégée. Nous avons fait l’amour assez rapidement après notre rencontre, mais c’est comme si, dès le début, tout le plaisir que j’avais sexuellement n’était lié qu’au plaisir que je lui procurais.
Aujourd’hui, ce que je vis c’est comme si j’étais une nouvelle fois cette adolescente submergée par des désirs inavouables, et ce n’est pas un hasard si je reprends l’écriture de ce journal, interrompu - et détruit - il y a plusieurs années lorsque j’ai rencontré mon mari. Maintenant, je sais qu’il ne viendra pas à mon bureau et qu’ici mon journal est en lieu sûr. J’aime que ce soit comme quand j’étais plus jeune, sur un cahier d’écolière… Je laisse comme cela une trace secrète, un objet un peu honteux que je peux relire dans la journée quand je le veux à mon travail, et qui sera un confident toujours disponible de l’amour que j’ai pour cet homme.
Il s’appelle Hervé, il est venu la première fois à mon cabinet il y aura bientôt un mois. J’ai tout de suite été séduite par ce beau jeune homme grand et svelte qui n’avait pas trente ans et qui venait me voir pour se libérer, comme il m’a dit, de l’emprise de sa mère. Il s’est confié à moi avec beaucoup de naturel, évoquant le désir que lui procuraient les femmes mûres, et combien il était incapable d’avoir une relation durable avec une fille de son âge.
Le petit jeu de séduction qu’il a essayé d’instaurer entre nous assez rapidement ne m’a pas échappé. C’est naturel dans le cadre d’une thérapie et je n’y prêtais pas d’abord une trop grande attention.
Et puis, je me suis rendue compte que je pensais un peu trop souvent à lui… Il revenait une à deux fois par semaine et j’attendais ce moment particulier de mon emploi du temps avec impatience. Là encore, je savais que cela pouvait arriver d’un jour à l’autre, qu’un jour je pouvais avoir plus que de l’affection pour un client. Mais dans le cadre de mon travail, je savais aussi qu’il était aussi hors de question d’imaginer autre chose que ces confessions dans le cadre de la thérapie, et qu’il fallait toujours maintenir une distance respectable avec le patient.
Pourtant, plus ce jeune homme, dont j’adorais aussi la voix, venait me voir, et plus je pensais à lui. Je me suis rendue compte rapidement que le désir de le revoir n’était pas purement intellectuel. À la fin d’une séance, et alors qu’il me serrait la main pour partir, je ressentis un désir, complètement irraisonné, de le prendre dans mes bras, de l’embrasser et de faire l’amour avec lui.
La seule évocation de ce moment provoque en moi encore une montée de désir… J’ai envie qu’il soit près de moi. Malheureusement je n’ai que mes doigts pour apaiser un peu la tension qui vient trop souvent quand il n’est pas là. Comme bien d’autres fois, je vais me caresser maintenant, et je reprendrai le cours de mon récit demain.
Mardi 16 septembre
Évidemment, comme d’habitude, hier soir Christophe a joui en moi, et comme d’habitude depuis quelques jours, j’ai pensé à Hervé, en imaginant que c’était lui qui se soulageait dans mon ventre. Quand je sais que je vais le voir dans la journée, je n’ai qu’un désir, c’est de me faire belle pour qu’il prête plus d’attention à moi. En même temps, je ne veux pas éveiller les soupçons de Christophe. C’est pourquoi ces jours-là j’emporte discrètement des affaires pour me changer à mon cabinet ou dans la voiture, à l’abri des regards dans le parking de l’immeuble, quand je sais qu’il sera mon premier client.
J’évite d’avoir une tenue trop provocante qui ferait vulgaire, mais j’aime enfiler une jupe légère qui découvre mes jambes jusqu’à mi-cuisses. Souvent, je garde le même corsage mais entrouvre un peu plus mon décolleté pour qu’il puisse porter son regard dans le creux que forment mes petits seins compressés dans un balconnet. Alors que j’en porte rarement, j’ai toujours dans mon sac des chaussures à hauts talons. Tout juste ce qu’il faut pour mettre en valeur mes jambes qui sont longues et fines et qui plaisent beaucoup aux hommes, si j’en crois les regards un peu orientés ces jours-là, ou plutôt désorientés, de mes autres clients masculins…
Je ne me serais jamais permis une telle audace il y a quelques jours, de pouvoir montrer ainsi mes jambes partiellement dénudées à la vue d’autres hommes que mon mari. Curieusement, une fois le pas franchi, dans le seul dessein d’attirer l’attention d’Hervé, j’ai découvert comme une sorte de libération dans ce simple geste. C’était un peu comme me sentir rajeunie, sous l’effet de cette assurance qui m’avait tellement manquée lorsque j’étais adolescente…
J’ai été tout d’abord un peu déçue par sa réaction dans mes tentatives pour capter un peu plus son attention. Si je constatais un certain trouble parfois, lorsque son regard était attiré par mes jambes ou mon décolleté, il s’empressait de ne pas trop le faire paraître. C’était un peu comme si c’était lui qui était soudainement intimidé. D’un certain côté, son attitude n’était pas très différente de celle de mes autres patients, et c’était cela qui me contrariait. J’aurais tellement aimé lui signifier que c’était pour lui que je voulais me montrer désirable ! Je ne savais pas quelle attitude adopter la fois suivante. Je me sentais prête à le draguer, mais les choses se passèrent autrement que je l’avais imaginé.
Dès qu’il fut entré dans mon cabinet, je me rendis compte que son comportement était bien différent de celui qu’il avait eu la fois précédente. D’emblée, il se mit à plaisanter et bientôt à me complimenter au sujet de ma toilette et de mon côté terriblement féminin. Je réalisai combien je m’étais transformée pour le séduire, en pensant aux reproches modérés mais réguliers de mon mari qui voulait me voir plus féminine…
Il se mit précisément à parler de mon mari en me disant qu’il avait de la chance de posséder une femme aussi belle et séduisante. Posséder, ce mot m’a décontenancée sans que j’en connaisse la raison… Et puis, il y avait ce ton si direct, franc et soudain presque familier auquel je n’étais pas habituée. Bien sûr, d’autres hommes m’avaient draguée, et surtout ces derniers temps à proximité de mon travail où à mon cabinet. Mais là, c’était différent. Il y avait cette intimité qui subitement s’était insinuée entre nous, comme la sensation absurde qu’il lisait dans mes pensées et qu’il savait combien moi-même je le trouvais séduisant. S’il ne l’avait pas su, mon sourire et mon incapacité à détacher mon regard du sien aurait suffi à le lui faire comprendre.
Ce jeu continua quelques jours entre nous sans jamais aller plus loin, mais la semaine dernière, alors que nous plaisantions tout en ne nous quittant pas du regard, soudain il s’approcha, me prit par la taille et me serra très fort dans ses bras ! Je répondis à son étreinte en l’enlaçant à mon tour. Il m’offrit alors sa bouche et je sentis la délicieuse moiteur de sa langue contre la mienne. J’avais une envie violente de le sentir, de sentir le contact de sa peau et je fis glisser mes mains sous sa chemise pour lui caresser le dos pendant qu’il me poussait brusquement contre le rebord de mon bureau. Il insinua lui aussi ses mains puissantes sous mes vêtements et s’empressa de faire sauter l’agrafe de mon soutien-gorge, pour masser aussi mon dos de ses paumes un peu rugueuses. Il embrassait avec frénésie les moindres recoins de mon visage et ne dégageait sa bouche que pour murmurer, avec tendresse et fougue à la fois :
- — C’est tellement bon de te sentir ! Comme tu sens bon, ta peau est douce… Ça fait tellement longtemps que j’attends ce moment-là !
Sa bouche avait les saveurs d’un fruit frais et onctueux, et quel bonheur c’était de la caresser de ma langue… J’avais l’impression de donner et de recevoir un premier baiser, une sensation inconnue jusqu’ici ! À nouveau, je sentis le souffle de ses lèvres contre ma joue.
- — Depuis la première fois, je n’ai pensé qu’à ça, à l’envie de te sentir, de sentir ta peau nue tout contre moi…
Ses mains à la fois tendres et puissantes effleuraient mes reins, puis le haut de mes hanches. Je ne puis m’empêcher de lui souffler entre deux baisers :
- — Moi aussi, tu ne peux pas savoir comme j’ai envie. J’ai envie de toi !
Je n’oublierai jamais ce moment extraordinaire où il a glissé ses mains sous ma culotte pour caresser mes fesses… Le laisser ainsi masser une des parties les plus intimes de mon corps, ce que je n’avais fait jusqu’alors avec aucun autre homme que mon mari, c’était comme m’offrir à lui… m’offrir à un inconnu pour la première fois.
Cette sensation confuse de perdre ma virginité, comme si c’était la première fois qu’un homme me palpait les fesses, me troublait de façon intense et évidente, en provoquant en moi un plaisir bien plus profond que les simples caresses que j’avais connues jusqu’alors. J’aimais sa détermination, la fermeté de ses attouchements et en même temps sa présence attentive. Une sensation étrange, comme s’il me violait tout en étant doux et tendre. Ses mains, de mes fesses glissaient maintenant à l’intérieur de mes cuisses et me procuraient une douce chaleur dans le bas du ventre. Mon sexe était en feu, alors qu’il ne l’avait pas même effleuré ! J’entendais ma respiration s’accélérer et je sentis ma poitrine gonfler, soudain trop à l’étroit… J’avais une envie folle de déchirer mon corsage ! Heureusement, je sentis alors ses doigts s’affairer efficacement. En quelques instants, mes seins n’étaient plus contraints que par mon soutien-gorge que je trouvai trop étroit !
Je me sentais une autre femme, capable de vivre ce désir nouveau et intense pour un jeune homme, sans aucune honte ! Comme je n’avais pas honte, non plus, de montrer mon attirance par les réactions incontrôlées de tout mon corps. Je soupirais bruyamment, mes seins et mes mamelons étaient gonflés comme jamais, et il y avait cette humidité insolite entre mes cuisses… Pour la première fois de ma vie, je mouillais vraiment pour un homme ! Et je n’avais qu’un désir, que mon sexe humide et chaud enveloppe le sien.
À ce moment-là, il fit le premier geste qui me parut cruel après tant d’attentions : il me repoussa fermement, comme pour me voir réellement toute entière, telle que j’étais, dévorée de désir pour lui ! J’étais calée contre le bureau, les jambes tendues et légèrement écartées. En regardant ses beaux yeux sombres parcourir mon corps dans sa totalité, et bien que seul mon corsage soit ouvert et ma jupe à peine relevée, je me sentais nue, comme jamais je ne l’avais été face à un homme… Cet instant interminable où il continuait à m’observer était à la fois douloureux et agréable. C’est alors, en voyant sa détermination dans l’assurance de son regard, que je réalisai, mentalement comme dans mon corps, que c’était moi qui étais alors plus jeune que lui. J’étais comme une vierge, prête à se donner entièrement.
- — Montre-moi tes seins !
Sa voix était douce, mais c’était bien un ordre… J’étais heureuse, d’un bonheur que je ne m’expliquais pas, d’ôter mon balconnet et de lui montrer ma poitrine nue. Je ne reconnaissais pas mes propres seins, je les trouvais plus beaux que d’habitude, impudiques et fiers, gorgés du désir d’être caressés, malaxés, sucés par le jeune homme qui était en train de les découvrir. En observant à mon tour son délicieux sourire et l’évidence qu’il appréciait le spectacle, je me sentis plus heureuse encore, un peu comme une enfant flattée d’attirer l’attention d’un être cher.
- — Enlève ta culotte maintenant !
Le propos était tout aussi posé et déterminé. Cela ne me choqua pas, et je crois maintenant que c’était cela que j’attendais de lui : qu’il exprime son désir sans détours, jusqu’à devancer le mien !
Je m’exécutai naturellement et fis glisser ma petite culotte le long de mes cuisses et, l’ayant dégagée de mes pieds, je la laissai au sol, attendant de satisfaire à d’autres de ses volontés. Mais son attitude alors me désorienta. Il continuait à me regarder sans un mot, comme soudainement contrarié. Je ne comprenais pas et j’étais brusquement inquiète. Il détourna son regard, comme gêné.
- — Il vaut mieux que je te laisse maintenant, me dit-il, je ne veux pas que ça aille trop vite. J’ai très envie de toi, mais il ne faut pas… Il ne faut pas nous faire de mal.
Après un silence, il se rajusta… et me blessa par ces derniers mots que je vécus déjà comme un éloignement :
- — Je vous rappellerai pour vous dire quand je souhaiterai vous revoir. Vous êtes tellement belle !…
Il avait déjà fermé la porte, sans que je réalise vraiment ce qui s’était passé. J’étais brusquement seule avec mon désir et je n’étais pas même sûre de le revoir ! Sans m’en rendre compte, j’avais porté déjà la main à mon sexe nu, et j’étais en train de me caresser frénétiquement. Il fallait absolument que je me libère de cette tension insupportable !
Les jours qui suivirent, je fis ce que je ne faisais jamais : je me masturbai régulièrement deux à trois fois par jour en pensant à Hervé. Il s’écoula une semaine sans que j’aie de ses nouvelles, ce qui n’était jamais arrivé. Je pensais à ses derniers mots, au fait qu’il m’avait vouvoyé en partant, et je me disais qu’il avait peut-être raison de placer une distance, et que cela pouvait être malsain dans le cadre de notre travail sur lui (ce fameux transfert) de vivre une relation plus intime.
Je crois que je réussissais à faire le deuil de cette relation sans doute irréalisable. Mais hier soir, il m’a appelée sur mon portable, alors que j’étais à la maison, en train de regarder la télé avec Christophe. J’ai reconnu tout de suite son numéro. Mon cœur s’est mis à battre et m’a rappelé mes amours lycéennes… Je me suis levée, les jambes vacillantes, pour me diriger vers le couloir et la chambre. Je refermai la porte, et pus enfin entendre sa voix grave et douce en m’allongeant de tout mon long sur le lit. C’était comme s’il était à nouveau près de moi.
- — Excuse-moi d’avoir été si long ! J’avais besoin de réfléchir. J’espère que tu ne m’en veux pas. J’ai très envie de te revoir, mais pas à ton cabinet, j’aimerais qu’on se voit au dehors, dans un café par exemple.
Rapidement, nous avons fixé pour aujourd’hui un rendez-vous près du quartier où il travaille. Il termina par cette phrase presque irréelle :
- — Je t’aime très fort !
Avant même que je puisse répondre, la conversation était coupée. Je rejoignis mon mari sur le canapé, et alors que j’improvisais un mensonge pour justifier l’appel, je me mis à réaliser que pour la première fois ce soir, Christophe aurait la surprise, en me pénétrant, de sentir mon humidité…
J’allais refermer le cahier épais presqu’entièrement couvert par l’écriture petite et serrée de Laurence, et je repensais à ce soir de mai, où en effet, j’avais constaté que pour la première fois, j’avais pu glisser mon sexe sans effort dans son intimité… Alors que je réfléchissais à la façon de m’organiser les prochains jours pour continuer à le lire, j’ai regardé les dernières pages de son journal. Quand je vis le nom d’Hervé encore évoqué sous la date d’avant-hier vendredi 30 novembre 2007, j’ai reçu comme un coup de poignard la révélation que cette relation entre ce jeune homme et ma femme durait depuis plus de quatre ans !
Related Post
Histoire Coquines - Les cadeaux du hasard
Claire était de retour chez elle. Elle avait vendu sa production en quasi totalité et commandé le pain de glace pour transporter le lendemain le beurre, la crème, les œufs et les fromages à Brioude. Une crémerie de la ville prenait régulièrement ses produits. Elle devait juste les apporter en carriole tôt le matin. Ce voyage mensuel était une véritable expédition, et lui permettait d’effectuer quelques emplettes qu’elle ne pouvait faire au village. Elle emporterait sa robe des dimanches pour trouver du satin noir indispensable à la réparation. Elle défit les rubans de sa capeline et posa celle-ci sur la table. La chaleur était étouffante en ce début juillet. Il faudrait partir tôt, vers cinq heures, afin de ménager le vieux Domino.
Elle allait mettre le déjeuner sur la cuisinière quand elle entendit frapper à la porte. Elle sourit, reconnaissant Anita dans l’encadrement.
- — Eh bien… tu n’es pas chez toi à cette heure ?
- — J’ai négocié une pause chez ma meilleure amie. Maman a râlé parce que ça ne se faisait pas de son temps, mais elle a cédé. La blanchisserie est tellement étouffante ! Même dehors il fait meilleur !
- — Assieds-toi. J’allais faire une omelette au fromage.
- — Hummmmmmm, j’en salive d’avance ! Je t’aide ?
- — Si tu veux.
Anita s’installa pour faire l’omelette pendant que Claire décrochait la grande poêle et glissait un bon morceau de beurre qui se mit à grésiller sur la fonte. Elle coupa en fines tranches la dernière part de tome, l’incorpora aux œufs battus et fit glisser la préparation dans la poêle. Une bonne odeur de fromage fondu s’éleva dans la cuisine. Les deux amies se sourirent avec gourmandise. Le déjeuner allait être délicieux.
Claire soupira :
- — Tu sais, ça me fait plaisir de te voir ! Depuis la Saint-Jean, je n’ai pas eu une minute à moi.
- — J’ai vu ça, tu n’étais jamais chez toi.
- — Tu es passée ces jours-ci ?
- — Il y a une dizaine de jours environ. Tout était fermé.
Claire rougit. Durant cette période, elle avait reçu le bouquet de Louis.
- — Tu sais bien que je profite de l’été pour faire tous les marchés du canton !
- — Oui et je ne t’en veux pas ! D’autant qu’à la blanchisserie, nous avons beaucoup de travail aussi. L’hôtel d’Ambert, le couvent, l’hospice, le château du Pont… on dirait qu’ils se donnent le mot pour nous donner leurs draps, leurs camisoles et leurs jupons. Et comme le commis est malade, c’est moi qui pars en livraison !
Claire plia l’omelette avant de la glisser dans le plat de service :
- — Tu ne vas pas te plaindre tout de même ! Tu vas gagner des sous en plus !
Anita sourit :
- — Au début, je me suis surtout dit que ce serait de la fatigue, mais finalement ça me permet de ne pas étouffer totalement, de faire du vélo… Et puis je vois du monde ! J’ai même failli livrer le linge du nouveau… Mais maman a envoyé Tante Colette. Je suis maudite avec cet homme !
Claire se mit à rire en servant son amie. Mais l’image des caleçons, pantalons et chemises de Louis entre les mains d’Anita s’imposa à son esprit pour se superposer au sourire malicieux de l’homme tout à l’heure, lui causant une gêne inexplicable… Elle reposa sa fourchette, troublée.
- — Tu n’as pas faim ?
- — Je crois que cette chaleur me bourlingue. Et dire que demain je dois aller à Brioude…
- — Tu en as de la chance ! Moi je donnerais n’importe quoi pour aller là-bas. Tu vas voir des beaux messieurs, des beaux magasins… tu me raconteras ?
- — Bien sûr. Je vais aller chercher du satin noir pour ma robe des dimanches.
- — Cette vieillerie ? Tu ferais mieux de la jeter. Pourquoi tu ne mettrais pas ta robe du bal comme robe des dimanches ? Elle est jolie et très convenable.
- — Je vais devoir la mettre demain de toute manière. Je ne peux pas rester en robe de tous les jours pour aller en ville.
- — Parfait ! Si tu veux mon avis, elle est beaucoup mieux que la noire. Et puis, cinq ans de deuil vestimentaire, franchement Claire, c’est beaucoup trop. Je sais que tu n’as pas beaucoup d’argent mais tu sais, on peut toujours remettre à la mode d’autres robes de ta mère… Elle avait tellement de goût !
- — C’est gentil à toi mais je ne vais pas pouvoir recycler toutes ses tenues. Et puis pour tous les Jours, je préfère garder mes robes noires. Elles sont tellement pratiques !
- — Oui, mais tellement usées et tristes ! Claire, si tu as un peu de temps demain, prends un ou deux coupons de tissu ordinaire, rayé, fleuri, ce qui te fait envie et je te ferai des robes de travail. Ça te coûtera moins cher que le satin, et pour le reste, on piochera dans la garde-robe de ta maman !
Claire soupira :
- — D’accord mais je te paierai pour tout ça !
- — Entendu, mais je pose mes conditions d’avance : tu me paies en miel, tome, pêches de vigne. Et omelettes au fromage. Ça te va ?
Claire se mit à rire. La gentillesse d’Anita lui rendait l’appétit.
ooooOOOOOOoooo
Le lendemain matin, très tôt, Claire attela Domino à la charrette, graissa les roues et hissa les caissons remplis de glace et de sciure qui contenaient les produits qu’elle destinait à la crémerie sans compter un panier de provisions pour midi. Le jour se levait lentement quand elle partit. Elle avait devant elle plus de trois heures de route poussiéreuse au milieu des châtaigniers, des noyers, des sapins, des acacias et des vieux chênes. Le paysage se déroulait lentement, entre prés, collines, forêts profondes, mystérieuses, bordées de myrtilles et de digitales mauves. Les oiseaux chantaient le jour naissant. Domino trottait allègrement. La journée s’annonçait belle.
Peu avant huit heures, Claire s’arrêta au bord de l’Allier pour se rafraîchir et faire brouter l’âne. Elle voulait refaire son chignon, défroisser sa robe et passer un linge frais sur son visage. Le soleil faisait scintiller l’eau et quelques libellules passaient entre les iris jaunes, fils bleus vrombissants. Claire soupira. Par un temps pareil, elle aurait aimé rester là, se baigner, profiter de ce moment de paix propre au réveil de la nature lorsque la chaleur ne pèse pas plus qu’une aile de papillon. Elle quitta ses bas et ses souliers et s’avança au bord de la rivière : juste tremper ses pieds dans le courant. La fraîcheur la fit tressaillir puis fermer les yeux.
Après le voyage les pieds serrés dans ses chaussures à talons, elle avait l’impression de renaître. L’eau était certes un peu vaseuse mais bienfaisante : mélange boueux frangé de lumière d’or, caracolant sur des galets gluants. Mélange odorant de menthe, de cresson et de lichens pourris, parfum de pierre et d’eau. Surtout ne pas tremper le bas de la robe… La jeune fille sortit un mouchoir de batiste et le plongea dans le courant, avant de le passer tout en douceur sur son visage. Elle soupira d’aise. Au loin, les cloches de la basilique Saint-Julien sonnèrent la demie de huit heures, il était temps de reprendre la route.
Claire retourna sur la berge rattacher ses cheveux défaits, rajuster la ceinture de sa robe et remettre ses bas et ses chaussures. Domino s’était éloigné quelque peu. Elle le retrouva près du pont en train de grignoter les feuilles d’un chardon bleu.
- — Allez mon grand, je vais devoir t’atteler de nouveau mais ne t’inquiète pas, nous sommes presque arrivés. Tu auras ta ration de fourrage.
Domino suivit sagement sa maîtresse et reprit la route qui menait à Brioude. Les rues commençaient à s’animer. Claire croisa quelques automobiles, conduites par des notables venus pour faire des emplettes et des affaires en ville. Elle eut juste le temps d’arrêter sa carriole sur la place pour éviter un concert de klaxons. Domino, qui détestait être bousculé, pouvait exprès ne plus avancer s’il était contrarié. La jeune fille le réconforta de quelques caresses et carottes et rejoignit à pied la petite rue qui menait à la crémerie. Le propriétaire venait juste d’ouvrir sa boutique et des effluves fromagères s’en échappaient. Lorsqu’il aperçut Claire, il siffla d’admiration :
- — Eh bien, Mademoiselle Dupuy, vous allez à un mariage pour être aussi jolie ce matin ? Vous ne m’avez guère habitué à vous voir ainsi !
- — Je viens juste déposer votre commande, Monsieur Boussugue, et faire quelques emplettes. J’ai dû garer la charrette sur la place, alors si vous pouviez venir récupérer le chargement, ce serait très aimable.
- — Bien sûr, bien sûr. Paulo, tu peux venir avec un diable ? Tu accompagnes mademoiselle à sa voiture et tu prends les deux caisses, comme d’habitude… Ils sont en train de refaire la grand-rue, alors les automobiles sont obligées d’faire un détour et elles font peur aux bêtes… C’est l’progrès qu’il paraît, mais c’est pas agréable… Vous revenez, que l’on fasse nos comptes ?
- — Entendu.
Paulo, sur le chemin, regarda Claire d’un œil malicieux. Depuis deux ans qu’il travaillait chez le crémier comme commis, jamais il n’avait vu la jeune fille vêtue de clair. Et elle était si changée dans la robe bleue ramagée d’œillets rouges qu’elle lui paraissait complètement différente, presque intimidante. Quand il eut terminé de charger les caisses, il ne put s’empêcher de remarquer :
- — J’espère que nous sommes élégantes, mam’zelle. Sûr que vous avez un amoureux !
Claire rougit et demanda :
- — Étais-je si vilaine dans ma robe noire ?
- — Ben, à dire vrai, ça vous donnait un air triste, malheureux, on aurait presque cru une vieille fille, sauf vot’respect. Alors vous pensez si ça nous fait plaisir de vous voir comme ça. On vous croirait de la ville !
Claire sourit. Paulo s’enhardit.
- — Votre amoureux doit être fier de se promener avec vous. Vous nous le présenterez ?
- — Mais je n’ai pas d’amoureux, Paulo !
- — Pas d’amoureux ? Avec une robe comme ça, l’premier garçon qui passe vous enlève dans son auto. Ou alors il est complètement aveugle !
Ils arrivaient au magasin et le jeune commis ouvrit les caisses pour sortir les produits afin que le patron puisse vérifier la marchandise. Ce dernier tâta les fromages, compta les œufs, goûta le beurre et sourit :
- — Toujours de première fraîcheur, vos productions ! C’est un plaisir de faire affaire avec vous ! Vous ne ménagez pas votre peine et je peux vous dire que tous mes clients apprécient. Et moi également.
- — Merci, Monsieur Boussugue.
- — Bon ! Comme je vais un peu augmenter mes prix, je vous fais le lot avec transport à soixante francs, ça vous va ? Il est juste que vous soyez un peu plus payée.
- — Ça ira très bien.
- — Parfait. Je vous donne le compte et je fais un reçu.
Lorsque Claire ressortit du magasin, serrant son argent dans son sac, elle se sentit toute joyeuse. Elle avait eu des compliments, la commande avait été vendue sans souci, avec une augmentation en prime. Elle allait pouvoir vivre ce mois sans inquiétude et même faire quelques économies. Elle repensa à la proposition d’Anita et décida, puisqu’elle avait bien travaillé, de faire une visite à la boutique de tissus qui faisait l’angle de la place. Il y avait si longtemps qu’elle ne s’était pas fait un petit plaisir. Elle regarda la devanture qui exposait satins, velours, dentelles et poussa la porte qui carillonna gaiement. La propriétaire, une dame très élégante, lui sourit aimablement.
- — Puis-je vous aider, Mademoiselle ?
- — Je vais regarder ce que vous avez en coton fleuri. Merci.
- — N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin.
Claire acquiesça et se dirigea vers les rayonnages où s’empilaient les coupons. Les tissus les moins chers étaient noirs, semés de petites fleurs blanches ou bleues, ou rayés finement. Les vieilles paysannes allaient toujours ainsi et Claire repensa à ses robes toutes pareilles… Si elle voulait retrouver son âge, il fallait donner un peu de couleur à ses tenues, Anita avait raison. Elle regarda les autres couleurs : du bleu, du rose, du grenat, de l’ocre, du brun. Parfois fleuri, parfois uni, parfois rayé. Indécise, la jeune fille fixait les coupons l’air ennuyé. Que choisir de pas trop salissant et de passe-partout pour la campagne ?
- — Si vous voulez mon avis, je crois que le grenat avec des fleurettes roses est parfait, murmura une voix d’homme derrière elle. Ou alors le mauve bleuté avec les lilas blancs…
Claire sursauta et rougit. Non, ce n’était pas possible ! Lafargue était là, derrière elle, son regard bleu plein de malice.
- — Rassurez-vous, je suis venu aussi pour le travail. Je dois regarnir deux étuis à violon pour mes clients.
Et il lui montra une panne de velours violet.
- — Mais vous n’avez pas à vous justifier, répondit Claire doucement.
Et elle reprit sa contemplation des tissus.
- — Hummm, sincèrement, vous devriez prendre les deux… C’est pas cinq mètres de tissu ordinaire qui vont vous ruiner et je suis sûr que vous serez très jolie dedans.
Mais croisant le regard courroucé de Claire il se détourna rapidement, appela la vendeuse qui mesura le velours mauve, et paya rapidement, se retournant brièvement pour la saluer.
Claire était embarrassée. Lafargue avait le don de surgir à n’importe quel moment. Ces manières de loup guettant sa proie la mettaient en rage, ce d’autant plus qu’ils étaient en public. Un pli de contrariété se dessina sur son front. Non, décidément, les achats de tissus ne seraient pas pour aujourd’hui. Elle n’avait qu’une envie : rentrer. Elle sortit de la boutique et s’apprêtait à dénouer les rênes de Domino quand une main se posa sur son épaule.
- — Claire, s’il vous plaît, faisons la paix !
La jeune fille se raidit.
- — La paix ? Mais nous n’avons pas commencé de guerre ! Je vous en prie, laissez-moi !
- — Claire, je suis désolé, j’ai toujours l’impression que je vous terrorise dès que je vous approche. Je vous fais danser, vous fuyez, je vous conseille un tissu, vous partez sans rien acheter.
La jeune fille soupira.
- — Disons que je n’aime pas qu’on me force la main… et vous êtes toujours si… si… insupportable !
Lafargue se mit à rire doucement.
- — On ne m’avait jamais dit que j’étais insupportable ! Arrogant, séducteur, maladroit, mais insupportable pas encore… J’aime ce mot dans votre bouche. C’est un reproche adorable, entre bouderie d’enfant et désir de femme !
Claire rougit. Louis saisit d’autorité la bride de Domino et la rattacha au poteau. Il prit ensuite la main de la jeune fille, la baisa et lança tout joyeux :
- — Pour fêter ce charmant qualificatif, je vous emmène boire une limonade, Mademoiselle. J’aurai ainsi le loisir de vous convaincre que je ne suis pas qu’insupportable.
Assis dans l’arrière-salle du Café de l’Allier, Louis racontait à Claire son travail avec passion, ses promenades solitaires, ses lectures, ses rencontres. Elle l’écoutait avec attention. De temps en temps, elle souriait et rencontrait le regard bleu de l’homme, empli de tendresse. La limonade coulait dans sa gorge et rafraîchissait ses joues brûlantes. Jamais encore un homme ne l’avait invitée et surtout pas à presque midi dans une arrière-salle de brasserie. Mais ici, cela ne semblait pas choquer plus que ça le patron qui avait tout de suite proposé un coin tranquille, loin du comptoir des habitués. Un court instant, Claire se demanda si Louis était un assidu de ce genre d’endroit. Il semblait si à l’aise dans ce lieu. Puis elle décida que cela ne la regardait pas et balaya l’image furtive d’autres jeunes femmes pareillement assises en face de lui.
- — Et maintenant que je vous ai saoulée avec ma vie, ma musique, parlez-moi de vous, Claire. Enfin, si vous le voulez bien, s’empressa-t-il de rajouter.
La jeune fille, gênée, sourit tristement :
- — Vous savez la plus grande partie de mon histoire. Je vis seule depuis la mort de mon père et de ma mère. J’ai repris leur ferme et j’ai demandé mon émancipation. Je m’occupe des ruches, des bêtes et du jardin, et j’arrive bon an mal an à vivre de ce que je produis. Voilà, c’est tout. Il n’y a pas grand-chose à raconter. Sauf peut-être si vous aimez les ragots. Alors là, je peux vous raconter les histoires les plus folles qui courent sur mon compte et qui couraient sur celui de mes parents.
- — Franchement, ça ne m’intéresse pas. Racontez-moi plutôt ce qui vous fait vivre à l’intérieur de vous, vos rêves…
- — Mes rêves ? Je ne sais pas si j’en ai beaucoup. Faire prospérer la ferme, pouvoir faire des économies et réparer les communs, aménager quelques pièces… Voilà, je crois que c’est tout.
- — Vous êtes sûre ? On dirait que vous récitez une liste de devoirs d’école. Ce que vous me dites, ce sont vos obligations, votre désir pour le futur de votre maison. Mais vous, ce que vous attendez de la vie, c’est quoi ?
Claire ouvrit de grands yeux. Jamais encore quelqu’un ne l’avait interpellée aussi intimement. Elle hésita un long moment avant de répondre, cherchant les mots exacts et c’est avec lenteur qu’elle expliqua au luthier ce qu’elle ressentait.
- — En fait, je ne sais pas du tout ce que j’attends de la vie. Je crois que je n’y ai jamais vraiment pensé. Ou alors il y a longtemps, comme toutes les petites filles. À l’époque j’aurais voulu être institutrice. Depuis cinq ans, je vis au jour le jour. Alors prendre le temps de réfléchir à ce genre de question, c’est assez difficile. Et puis, c’est quelque chose de très intime.
- — Je comprends. Moi-même, il y a quinze ans, je ne sais pas si j’aurais pu répondre à ce genre de question.
- — Vous, vous avez voyagé, vous avez appris la musique et tant d’autres choses…
- — J’ai vécu à Clermont et à Paris et j’ai fait des rencontres intéressantes, mais cela est plus dû au hasard, à mes apprentissages…
- — Ici, c’est difficile de se projeter en avant. La tradition, les secrets, les réputations, les histoires familiales, c’est quelque chose qui vous colle à la peau et qui vous enferme malgré vous dans des obligations, des comportements… Être libre, c’est prendre des risques.
- — Je l’ai compris en arrivant ici. Mais je crois que cela ne doit pas vous faire peur.
Claire fut blessée de cette remarque. Elle se rebiffa.
- — Si j’avais peur, je crois que je serais partie à la mort de mes parents.
- — Peut-être que partir ne signifiait pas fuir… mais assumer différemment.
La jeune fille soupira :
- — J’y ai pensé au début et puis je me suis dit que j’avais fait le meilleur choix et qu’aujourd’hui je suis arrivée à être indépendante, chose qui n’aurait pas forcément été possible si j’avais rejoint mes cousines au Puy.
Le luthier fixa Claire avec une lueur d’émotion :
- — Et vous ne regrettez rien ? Je veux dire… cette route est bien solitaire pour une jeune fille. Et vous avez renoncé à beaucoup de plaisirs pour cette indépendance.
- — Que voulez-vous, dans chaque choix, il y a une part de douleur. Et puis, vous aussi vous avez dû renoncer à des choses en montant votre affaire. C’est une grosse responsabilité. Et qui nécessite des sacrifices, non ?
- — C’est vrai ! J’ai beaucoup travaillé et je continue de le faire pour m’assurer une vie confortable. J’ai renoncé à me fixer avec une femme par exemple… Mais ce n’était pas vraiment un sacrifice. Peut-être parce que j’avais besoin de me sentir solide avant de m’engager et que je préférais papillonner d’une dame à une autre pour préserver cette indépendance que j’ai conquise de hautes luttes. Aujourd’hui, je sais que je regarde les femmes différemment. Parce que j’ai envie de partager ce que je vis. Et pas seulement pour quelques nuits…
Ce disant, il enveloppa Claire d’un regard brûlant qui fit tressaillir la jeune fille. Sentant le trouble la gagner, elle crut bon de plaisanter :
- — Je suis sûre que vous dites cela à toutes les filles.
Louis sourit à cette boutade et pour achever de troubler Claire il se pencha pour lui murmurer :
- — Vous préférez croire les ragots qui prétendent que je suis le grand méchant loup ? Mais savez-vous qu’un loup choisit une seule femelle et l’aime sa vie entière ? Assurément, Mademoiselle, vous ne connaissez rien des loups, et rien du loup que je suis. Mais je peux vous guider. Je vous promets d’être un professeur patient…
Claire rougit et baissa les yeux.
- — Il est tard. Je dois rentrer. Merci pour la limonade.
Louis la retint :
- — Votre main tremble. Vous avez très envie de rester, mais vous combattez votre désir. Claire, je vous en prie, accordez-moi encore un moment ! Déjeunons ensemble !
- — Mon déjeuner m’attend dans la charrette et je voudrais rentrer avant qu’il fasse trop chaud.
- — Il est déjà onze heures, vous ne serez pas chez vous avant quinze heures. Vous serez obligée de vous arrêter en route.
- — Je préfère que nous nous séparions ici.
- — Vous avez peur pour votre réputation ?
Claire éluda la question et repoussa doucement la main qui la retenait.
- — S’il vous plaît, ne redevenez pas insupportable ! Je n’ai pas envie de me fâcher.
Louis, désarmé, relâcha son emprise :
- — Comme vous voulez…
La jeune fille se leva. Le luthier fit de même et lui baisant la main.
- — Au revoir, Claire ! Et, j’espère, à bientôt…
- — Au revoir, Monsieur Lafargue. Merci pour la limonade… et le concert de l’autre soir.
Louis sourit tristement.
- — Dommage que les mots n’aient pas la puissance de la musique.
ooooOOOOOOoooo
Sur la route qui la ramenait chez elle, Claire ne cessait de penser à sa rencontre avec le luthier. Sa dernière phrase, son regard, maintenaient la jeune fille dans un état de trouble qu’elle ne parvenait pas à dissiper. Une douce morsure au creux des reins, elle conduisait distraitement Domino qui en profitait pour aller brouter à l’ombre dès qu’il le pouvait. La chaleur était pesante. L’âne peinait sous le soleil et Claire, sous la capeline de paille qu’elle gardait toujours dans la charrette, suait à grosses gouttes : il fallait s’arrêter près de l’Allier, prendre un peu de repos.
Elle fit bifurquer Domino vers un chemin ombragé qu’elle connaissait et qui rejoignait la rivière et elle ne tarda pas à dételer l’âne près de la rive. Elle sortit ensuite les provisions du panier ainsi qu’une couverture et s’installa sous les arbres. Le sandwich au pâté de lapin était certes un peu suant, le vin de framboise coupé d’eau assez chaud, mais Claire ressentit un profond soulagement à savourer son repas dans cet endroit. Il y avait longtemps, presque une éternité, elle avait pique-niqué avec ses parents ici… Elle s’était même baignée dans le petit bassin que faisait l’Allier à cet endroit.
Si elle osait… Le lieu était désert et avec cette chaleur personne n’y viendrait… Elle reposa son verre, prit la bouteille pour la mettre à fraîchir dans le courant entre deux galets et évalua la température de l’eau du bout des doigts : elle était idéale, tentante. Claire fit passer sa robe par-dessus tête, quitta ses chaussures, hésita un moment avant d’ôter combinaison, culotte et soutien-gorge. Nue, elle s’avança vers l’eau et y entra en poussant un petit cri.
La fraîcheur la saisit mais en se mouillant régulièrement tout en avançant, elle arriva à se plonger toute entière dans l’Allier. Le courant la portait sans la déstabiliser et c’est avec plaisir qu’elle s’allongea pour savourer plus complètement ce bain improvisé. Au dessus d’elle, les feuilles dansantes des saules, des peupliers, et ce bruit d’eau cascadante… Claire soupira de délice. Elle se sentait revivre, reprendre le contrôle d’elle-même. Le trouble moite et insidieux qu’elle ressentait depuis le matin la quittait comme une peau morte. Elle était apaisée, détendue. Domino buvait non loin d’elle à longs traits, la fixant de ses yeux doux et humides.
- — On est bien ici, n’est-ce pas ? lui dit Claire.
L’âne agita ses oreilles pour toute réponse. Lui aussi goûtait le moment. Les mouches avaient presque quitté ses yeux et il prenait le temps de débusquer les herbes fraîches dont il raffolait. Deux libellules bleues passèrent près de la jeune fille, se poursuivant dans un joli ballet amoureux. Claire les observa un moment en nageant, puis elle décida de regagner la rive. Le soleil tournant, le bain devenait trop froid. Elle sortit de l’eau en prenant garde de ne pas glisser sur les galets gluants des bords de la rivière et essora sa chevelure trempée.
- — Zut, j’ai perdu mes épingles à chignon. Avec cette chaleur, j’ai complètement oublié de les ôter ! Quelle idiote !
Elle chercha un moment dans l’eau peu profonde, sur les fonds sableux, réussit à en retrouver cinq. Puis, torsadant ses cheveux, elle fixa les épingles pour maintenir ce chignon improvisé, en espérant que ça tienne jusqu’à la maison… Elle attendit quelques instants avant de se rhabiller. Un vent léger caressait délicieusement son ventre, ses seins, ses cuisses, l’enveloppant de tiédeur douce. Un moment, elle se dit qu’il serait bien agréable de rester ici tout l’après-midi et prendre un peu de vacances. Elle se sentait libre, dans une bulle qui la protégeait du monde. Elle s’assit sur la couverture, rassembla les reliefs de son repas et les posa dans le panier. Puis, juste pour le plaisir d’un instant, elle s’allongea et ferma les yeux. Elle n’entendait plus que le bruit du vent dans les feuillages, les chants des oiseaux…
Elle avait dû s’assoupir sans s’en apercevoir. Le cri d’un geai sortant d’un buisson et des craquements de branches la firent sursauter. Elle était si bien qu’elle avait oublié qu’on pouvait la surprendre. Elle se leva d’un bond, remit à la hâte ses vêtements et alla rechercher la bouteille de vin de framboise. Elle était glacée et Claire but une longue rasade du breuvage. Maintenant, il lui fallait retrouver l’âne, qui avait disparu sous les frondaisons. Elle siffla et Domino ne tarda pas à surgir et trottiner vers elle. Elle l’attela à la charrette et ils reprirent la route du retour. Le soleil était moins chaud et Claire se félicita d’avoir passé les heures les plus difficiles près de la rivière.
La seule chose qui l’inquiétait était qu’on ait pu la voir pendant qu’elle dormait. Mais elle chassa cette éventualité, qui fixait immédiatement l’image de Lafargue dans son esprit : penser aux yeux de cet homme sur sa nudité était tout sauf raisonnable. Même si sa mère, alors qu’elle n’était qu’une enfant, lui avait dit que le désir était une belle chose, Claire ne voulait surtout pas s’abandonner à l’émotion qu’elle ressentait. Elle avait peur, comme la plupart des jeunes filles de son âge, d’être submergée par des sentiments sur lesquels, elle le sentait confusément, elle n’avait que peu d’emprise. Et puis, elle savait, pour avoir vu des voisines venir consulter sa mère, ce que le désir sexuel peut engendrer de grossesses non désirées, de secrets, de perte d’honneur… et cela, Claire n’en voulait à aucun prix.
ooooOOOOOOoooo
Quand elle arriva à la ferme, il était presque six heures du soir. Anita l’attendait à côté de la barrière en agitant un paquet enrubanné. Sûrement un riche client de l’hôtel d’Ambert qui lui avait offert un présent lors de ses livraisons et qu’elle tenait à tout prix à lui montrer. Claire éclata de rire lorsqu’elle arriva à sa hauteur :
- — Eh bien, c’est moi qui vais en ville et c’est toi qui reçois des jolies choses !
- — Euuuuuuh, doit y avoir erreur… J’ai trouvé ça sur le pas de ta porte en arrivant. Je suppose que c’est pour toi.
- — Pour moi ?
- — Oui, c’était posé sur la dernière marche. C’est bizarre, il n’y a même pas de carte. Un soupirant inconnu, sans doute !
Claire rougit, pensa immédiatement à Lafargue mais ne dit rien. Heureusement Anita enchaîna aussitôt :
- — Et puis, tu rentres drôlement tard ! Tu as dévalisé les magasins de Brioude ?
- — Tu n’y penses pas ! Non, je me suis arrêtée pour déjeuner au bord de l’Allier et il faisait tellement chaud que je suis restée près de l’eau. Je me suis même baignée.
- — Eh ben… tu devrais aller en ville plus souvent ! Tu m’as l’air drôlement enchantée de ta journée !
- — J’ai eu une augmentation à la crémerie.
- — C’est pas vrai ? Eh ben, tu es vernie. Tu vas pouvoir t’en offrir des jolies robes !
- — On verra plus tard. Je n’ai rien trouvé chez la mercière.
- — Ne me dis pas que…
Anita leva les yeux au ciel.
- — Vraiment, Claire, je ne sais pas ce qu’il faudrait comme miracle pour te faire changer tes vieilles robes ! Là, tu exagères !
- — Je sais, tu me l’as déjà dit. Écoute, aide-moi à dételer Domino et rentrons à la maison. Je suis très fatiguée et j’ai encore les vaches à traire, les fromages à retourner et à goûter d’ici à demain dans le cellier.
Anita s’exécuta et sitôt à l’intérieur :
- — J’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans ce paquet !
- — Curieuse ! Ouvre-le si tu veux, dit Claire en leur servant à chacune un verre d’eau fraîche.
Anita hésita. Ouvrir un cadeau qui n’est pas à soi, c’était quelque peu indiscret. Elle préféra attendre que son amie se décide et demanda :
- — Tu sais qui te l’a déposé ?
- — Non, mentit Claire. C’est sûrement une erreur. Si ça se trouve, c’était destiné à la châtelaine et le livreur l’a déposé ici. Je n’ai ni commandé, ni jamais reçu ce genre de choses.
- — Pourtant, si c’était un livreur, il n’aurait pas laissé le paquet sur les marches de l’entrée. Il serait repassé te l’apporter plus tard, rien que pour avoir la pièce.
Claire haussa les épaules.
- — Possible…
- — Allez, ouvre-le, je meurs d’impatience.
Claire soupira et alla chercher des ciseaux pour couper le ruban qui entourait solidement et élégamment le paquet. Elle tremblait un peu. Lorsqu’elle ouvrit la boîte, Anita s’exclama :
Eh ben… mazette ! Tu as une bonne fée qui veille sur toi ! C’est magnifique !
Entourés de papier de soie, les deux coupons de coton fleuri, grenat et bleu lavande aperçus chez la mercière étaient pliés artistement et, glissée entre les deux, une carte marquée de son prénom. Le rouge aux joues, elle tira cette dernière qui révéla, épinglé à elle, un troisième coupon de soie blanche brodée de papillons multicolores.
- — Par exemple, clama Anita, la personne qui t’envoie ça est un prince ! Cette soie est merveilleuse ! Tu es vraiment sûre que tu n’as rencontré personne en ville ?
Claire, anéantie, baissa les yeux. Il était peut-être temps de passer aux aveux. Elle s’assit et se resservit un verre d’eau. Puis commença :
- — En fait, c’est une longue histoire. Je… J’ai rencontré quelqu’un à Brioude. Quelqu’un que j’avais vu auparavant à la fête de la Saint-Jean.
Anita ouvrit des yeux immenses.
- — Et tu ne m’as rien dit ? Claire… comment as-tu pu ? Moi qui te confie tous mes secrets !
- — Je n’ai pas osé t’en parler. Pardonne-moi… Je ne pensais pas que cela en valait la peine et surtout je ne pensais pas que cette personne ferait une chose pareille !
- — Claire, je ne sais pas qui c’est mais s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que c’est quelqu’un qui tient énormément à toi. On offre pas une soie de ce prix à quelqu’un qu’on a juste rencontré deux fois.
Claire rougit.
- — Tu crois que c’est une déclaration ?
- — Ah ça, ma chère, il faudrait déjà que je sache de qui il s’agit.
- — C’est le nouveau… C’est Louis Lafargue, lâcha Claire piteusement en baissant les yeux.
Anita sous le coup de l’étonnement en perdit la parole. Elle se leva, aspira une grande goulée d’air et toisa son amie d’un air fâché.
- — Mon séducteur ? Alors là, pour une surprise… Mais si je comprends bien, tu m’as menti l’autre dimanche.
- — Oui… mais je… je ne pensais pas que…
Anita secoua la tête d’un air navré.
- — Franchement, tu aurais pu me le dire. Penser que ma meilleure amie m’a volé un amoureux potentiel de plus… Enfin, ce qui est fait est fait ! Mais maintenant, tu vas devoir tout me raconter dans le détail.
Quand Claire eut terminé son récit, Anita soupira :
- — Eh bien… quelle aventure ! Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
- — Je ne sais pas… je ne sais plus.
Anita haussa les épaules :
- — Ça n’est pas une réponse ! En plus, tu n’as même pas lu sa carte.
Claire retira l’épingle qui retenait encore le billet à la soie blanche et lut le message de Lafargue : Merci de ce délicieux moment passé en votre compagnie. Ce petit cadeau vous consolera je l’espère de la perte de temps que je vous ai occasionnée. La soie blanche, j’aimerais que vous la portiez pour fêter avec moi le 14 juillet. Nul doute que votre amie Anita vous en fera une robe ravissante. Je passerai vous prendre jeudi en huit, vers neuf heures. L.
Claire était devenue blanche jusqu’aux lèvres. Elle serra les poings :
- — Je n’irai pas ! Pour qui me prend-il ? Il ordonne, il conseille, il choisit ! Et je n’aurais qu’à m’incliner ? Non, non et non.
Anita regarda son amie.
- — Tu ne réalises pas ta chance ! Je donnerais n’importe quoi pour être à ta place. Cet homme te traite en princesse et toi tu t’énerves, tu fais la difficile pour une stupide question d’orgueil. Franchement je ne te comprends pas !
- — Mais ça n’est pas de l’orgueil ! Je ne veux pas fêter le 14 juillet, Anita. Et encore moins avec lui ! Évidemment, cela lui est égal de s’exposer devant tous avec la fille du pendu, il est tellement provocateur. Un commérage de plus ou de moins, il n’a rien à prouver, il n’est pas d’ici. Moi, je ne veux pas des ragots. Je ne veux pas être la risée du village. Je commence tout juste à m’en sortir financièrement, à faire oublier le scandale, je n’ai pas envie qu’il détruise le peu que j’ai réussi à gagner.
- — Tu veux que je te dise ? Un homme comme ça, je ne le laisserais pas passer. D’accord c’est un provocateur, mais c’est un homme qui t’aime. Et parce qu’il t’aime, il saura toujours te protéger de la méchanceté des bigotes.
- — Qu’en sais-tu ? Il a connu tant d’aventures qu’il ne sait pas démêler ce qu’il ressent, ce qu’il me dit de ce jeu de séduction dont il use et abuse. Le jour où il sera lassé de moi il passera à une autre sans la plus petite inquiétude. Mais moi, je devrai rester là, assumer les conséquences, comme j’ai dû le faire quand mon père s’est pendu. Anita, tout séduisant qu’il est, je ne crois pas qu’il ait dans l’idée de m’épouser. Et je ne veux pas souffrir pour avoir été la maîtresse affichée d’un don Juan.
- — Alors tu vas refuser son cadeau ?
- — Oui. Et c’est toi qui seras mon ambassadrice.
- — Moi ?
- — Oui… Tu lui livres bien du linge toutes les semaines, non ?
- — C’est ma tante qui y va. Maman a peur qu’il me saute dessus.
- — Ça n’a pas d’importance. Tu n’auras qu’à glisser son linge dans la boîte par-dessus les tissus. Ta tante lui portera. Il comprendra.
Anita soupira.
- — Ce ne sera pas discret. Il vaudrait mieux les envelopper dans le papier ordinaire des livraisons. Et puis, c’est tellement dommage ! Les tissus sont beaux… surtout la soie !
- — C’est vrai. Je dois reconnaître qu’il a un goût parfait. Mais… les garder ce serait accepter son invitation. Je ne veux pas l’entretenir dans l’illusion que je réponds à ses attentes. Ce serait cruel et malhonnête. Il pourra toujours trouver une cavalière à qui il fera ce genre de présent. Ne t’inquiète pas pour ça !
- — Comme tu voudras ! Je dois lui repasser quelques chemises. Demain après-midi, je rajouterai les tissus dans le paquet qui doit lui être livré. Il n’empêche que je trouve triste que tu cèdes à la raison plutôt qu’à l’amour…
Related Post
Histoire Coquines - Un amour naissant
Un peu plus tard, Claire et Louis dînaient pour la première fois en tête-à-tête. Cette intimité nouvelle, presque inattendue, les rendait timides et gauches. Le silence s’installa sans qu’aucun d’eux n’éprouve le besoin de le briser. Savourer ce moment leur suffisait. Ils mangeaient lentement, se souriant de temps à autre avant de prendre une bouchée. Le temps leur semblait suspendu. Lorsque Claire se leva pour débarrasser la table, Louis attira la jeune fille près de lui et lui dit d’une voix rauque :
- — Je n’ai pas envie de vous quitter maintenant. Mais peut-être voulez-vous être seule ? Tout à l’heure, vous n’avez pas répondu à ma déclaration. Je sais qu’elle vous a embarrassée, mais j’ai besoin de savoir, avant de retourner au village, si votre cœur se refusera toujours à moi.
Claire baissa les yeux et répondit doucement :
- — Louis, laissez-moi encore du temps ! Je ne me sens pas prête à affronter les commérages qui ne manqueront pas, dès que l’on vous verra avec moi. Je commence seulement à me faire respecter, à gagner ma vie, et je ne veux pas risquer de perdre le fruit de mes efforts, comprenez-le.
- — Je comprends tout à fait. Je ne veux pas que l’amour que je vous porte soit cause de renoncement professionnel ou d’opprobre social supplémentaire. D’ailleurs, je ne vous propose pas de passer le quatorze juillet au village. J’aurais dû vous le préciser dans ma lettre, mais j’ai fait vite, comme toujours. Je pensais vous emmener à Brioude. Là-bas, personne ne nous connaît ou presque. Vous n’aurez pas à redouter les méchancetés et je pourrai vous courtiser comme je l’entends.
La jeune fille, émue, ne répondit pas. Le luthier caressa doucement la main qu’il tenait entre les siennes et questionna dans un murmure :
- — Dois-je prendre votre silence pour un oui ?
Claire rougit.
- — Je ne sais quoi vous répondre…
Louis se leva et enlaça tendrement ses reins. Puis, avec une infinie douceur, il approcha sa bouche de celle, tremblante, de la jeune fille.
- — Je crois qu’il est temps de nous parler plus intimement, glissa-t-il.
Il posa alors un chaste baiser sur les lèvres de sa compagne et lui ouvrit la bouche de sa langue. La jeune fille gémit à ce contact, tandis que se prolongeait le baiser humide et voluptueux, faisant battre très fort son cœur. Louis resserra son étreinte, attirant le jeune corps contre le sien, lui faisant épouser le désir qui montait en lui avec une intensité qui le faisait trembler. Claire, sous les caresses conjuguées de la bouche et des mains de l’homme, avait fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, elle rencontra le regard bleu de Louis, presque dur tant il était passionné et elle comprit l’étendue du désir qu’elle lui inspirait. Instinctivement, elle eut un geste de recul mais le sourire ému du luthier la retint dans les bras de celui-ci.
- — N’ayez crainte, ma chérie, je ne pousserai pas plus loin mon avantage ce soir, même si j’en ai très envie. J’ai cueilli sur vos lèvres une bien jolie réponse et je vous ai fait l’aveu que je m’étais promis. Cela est suffisant. Il est tard et je vais vous laisser dormir. Mais avant, prêtez-moi s’il vous plaît, un mètre ruban. J’aimerais que la robe blanche soit prête jeudi prochain.
Claire alla chercher l’objet dans le tiroir du buffet et le tendit à son invité qui prit ses mesures et les nota sur un carnet qu’il semblait avoir toujours dans sa poche. Ensuite, de nouveau, Louis attira la jeune fille à lui dans un baiser si tendre qu’elle en fut bouleversée. Émue, elle tenta d’y répondre, ce qui eut pour effet d’intensifier la passion de l’homme. Au bout des longues minutes de cette étreinte, ce fut Louis qui la repoussa.
- — Doucement. Ne poussons pas plus loin ce jeu, mademoiselle ! Je ne suis pas de bois et si vous m’encouragez ainsi, je serai contraint de vous mener demain matin devant le maire.
Claire, à ces mots, rougit jusqu’aux yeux. Louis sourit, caressa à deux mains le visage de la jeune fille et continua :
- — Mon plaisir serait grand, certes, mais le vôtre incomplet. Je veux, pour qu’il soit parfait, vous faire partager les délices de l’attente, de la lente montée du désir, je veux prendre le temps de vous initier, et cela nécessite un apprentissage, des leçons charmantes dont je veux profiter le plus longtemps possible. Aussi, jeune dame, je vais prendre congé jusqu’à demain. Réservez-moi votre soirée, nous ferons plus ample connaissance.
Joignant le geste à la parole, il baisa la main de sa compagne, attrapa sa veste et disparut dans le couchant. Claire, encore émue, rassembla les assiettes et les couverts restés épars et, après une courte vaisselle qui lui permit de reprendre pied dans le réel, elle monta à l’étage se coucher. Les baisers de Louis semblaient se prolonger tandis qu’elle se déshabillait. Ses seins dressés lui faisaient presque mal et la douce morsure qu’elle avait ressentie en revenant de sa baignade l’envahissait à nouveau par vagues, la plongeant dans un trouble inconnu et délicieux. Elle s’allongea, brisée par l’émotion, et la fatigue eut bientôt raison d’elle. Cette nuit-là, Claire rêva de sa mère qui souriait, penchée au-dessus d’elle.
oooo00000oooo
La journée suivante s’écoula sans qu’elle s’en aperçoive, tant le travail l’absorba. Cueillette des légumes et des fruits, soins aux animaux, traite, finalisation du beurre de la semaine, moulage des fromages frais aux herbes, mise en pot de la récolte de miel, cueillette des herbes sauvages, lessive… Ce n’est que vers sept heures qu’elle se souvint de la visite du luthier. Aussi, elle se hâta d’étendre draps et rideaux, prit un seau pour la traite du soir, filtra le lait, le mit à bouillir sur un coin du fourneau et passa un peu d’eau fraîche sur son visage. Quelques minutes plus tard, Louis frappait à sa porte.
- — Bonsoir Claire ! J’espère que je ne vous dérange pas !
- — Bonsoir… J’ai juste à surveiller le lait de la dernière traite. Entrez, je vous en prie.
Et elle le précéda dans la cuisine. Louis lui tendit un bouquet de fleurs des champs cueilli en chemin et posa sur la table un large panier recouvert d’une serviette.
- — J’ai pensé ce matin qu’avec la chaleur nous pourrions dîner dehors, sur l’herbe. Aussi, je me suis permis de vous apporter ces quelques provisions. Ce soir, c’est moi qui vous invite.
Claire sourit, attendrie de cette délicatesse. Elle mit les fleurs dans une vieille carafe ébréchée et sortit du feu la casserole de lait bouillant avant qu’elle déborde.
- — Je filtrerai le lait plus tard, lorsque la crème sera formée. Voulez-vous un verre de vin de groseilles avant le dîner ?
- — Avec plaisir, si vous m’accompagnez !
Ils burent en silence le frais breuvage pétillant. Louis soupira d’aise.
- — Je suis heureux de vous retrouver. J’ai attendu ce moment toute la journée. Le travail à l’atelier est prenant, mais votre douce image était partout autour de moi.
Claire rougit et répondit malicieusement :
- — Moi je ne l’ai pas vue passer. La préparation du marché de demain m’a absorbée au point que j’ai réalisé bien tard votre visite. Pardonnez-moi !
Louis déposa son verre, s’avança vers elle, lui prit la taille, et murmura avec un sourire de loup :
- — Alors je crois qu’il me faudra vous punir. Pour vous être affranchie de mes baisers d’hier, je prolongerai votre leçon jusqu’à la nuit, et j’ose espérer qu’elle vous mettra au supplice jusqu’à dimanche.
- — Dimanche ? Mais…
Louis mit un doigt sur sa bouche.
- — Non, ne dites rien. N’oubliez pas que je suis votre professeur. Après la messe, je passerai vous chercher. Vous nous préparerez des casse-croûte, une musette, vous mettrez votre capeline et de bonnes chaussures. C’est tout ce que je peux vous dire pour le moment.
Claire, à demie vaincue, repoussa gentiment l’étreinte de Louis.
- — Tout de même, si Anita passait me voir…
- — Rien de plus simple, vous lui laissez un mot sur votre boîte aux lettres, comme quoi vous êtes partie à la cueillette de plantes aromatiques. Ce ne sera pas un mensonge… Mais je vous en dis déjà trop ! Allons manger. Ce vin de groseille m’a ouvert l’appétit.
Claire le suivit sous les châtaigniers en fleurs. L’air était tiède et la terre, encore humide de la veille, révélait des parfums d’herbe chaude. Louis sortit du panier un plaid doublé de cuir qu’il étendit sur l’herbe. Invitant la jeune fille à s’asseoir, il sortit les provisions, disposa assiettes, gobelets et couverts en fer blanc. Puis, prenant la miche de gros pain de ménage et en coupant de larges tranches, il demanda :
- — Que préférez-vous ? Pâté de porc au genièvre ou de canard ?
- — Canard, s’il vous plaît.
- — Je me disais aussi que les plumes vous iraient mieux, plaisanta le luthier en ouvrant un bocal odorant et en lui tendant le couteau pour qu’elle se serve. Vous verrez, il est excellent. C’est ma concierge de Paris qui m’en donne tous les ans. Je ne sais pas ce qu’elle y met, mais c’est un bonheur en bouche.
Claire posa une fine tranche du pâté moelleux sur son morceau de pain et attendit que son compagnon se soit servi. Puis, sur un signe de celui-ci, elle mordit à belles dents dans cette tartine improvisée. L’onctuosité légèrement épicée et fruitée du pâté la charma aussitôt, et Louis sourit largement, heureux de partager sa gourmandise. À la cinquième bouchée, Claire lâcha sa tartine et s’exclama :
- — Je crois que je sais ce que met votre concierge en plus du canard ! C’est du porto d’orange. Si, ne vous moquez pas ! Je n’en ai pas fait depuis la mort de papa mais je me souviens de cette saveur, légèrement acidulée, caramélisée. Maman m’avait appris à confire les écorces des oranges de Noël et à les mettre ensuite à macérer dans du vin doux et de l’eau de vie avec un bâton de cannelle, une étoile de badiane et quelques grains de poivre. Au bout de quelques mois, vous obtenez du porto d’orange que vous pouvez vous servir en apéritif ou pour parfumer un plat.
Louis se mit à rire à gorge déployée.
- — Vous êtes étonnante ! Cela fait des années que j’en mange et vous, en une seule dégustation, vous pouvez me citer tous les ingrédients qui composent le secret de sa recette ! Je crois que je vais lui écrire pour lui révéler votre découverte… Depuis le temps qu’elle me nargue avec son tour de main, je vais pouvoir enfin lui clouer le bec !
- — Oooooh, vous lui feriez cet affront ? Son secret fait partie du plaisir qu’elle éprouve à vous offrir ses pâtés, ne croyez-vous pas ?
- — Peut-être, mais rien que de penser à sa fureur, je me régale d’avance ! Je suis persuadé qu’elle serait capable de m’envoyer une lettre de dix pages de reproches, accompagnée d’un énorme colis de ses spécialités des grands jours, vous interdisant expressément de les goûter.
- — Parce que vous lui diriez que c’est moi qui ai tout découvert ?
- — Bien sûr, répondit malicieusement le luthier. Comme ça, je suis assuré que le colis sera deux fois plus important !
Claire éclata de rire :
- — Vous êtes vraiment impossible !
- — Oui, il parait même que je suis insupportable, mais cela fait partie de mon charme !
Et riant lui aussi, il tendit à la jeune fille une tomate bien mûre et une assiette.
- — Pour vous rafraîchir la bouche. Je les ai prises au marché de Brioude. Elles sont succulentes.
- — Merci !
Elle termina sa tartine avant de mordre dans le fruit juteux qui ne tarda pas à couler le long de son menton et à se répandre dans l’assiette qu’elle tenait juste au-dessous. Louis la regardait faire avec amusement et avant qu’elle finisse il s’empara de l’assiette et du fruit, et prenant un air faussement fâché :
- — Allons, allons mademoiselle, est-ce bien raisonnable de déguster une pomodore ainsi ? Ne savez-vous pas manger proprement ?
Claire, médusée par le ton, interrompit son geste et le fixa, incrédule.
- — Je ne vois pas comment, le couteau et la fourchette seraient bien inutiles.
- — Je ne vous parle pas de manger selon le protocole de Charles-Quint, non, mais approchez que je vous montre.
Et il mordit dans la tomate entamée par Claire. Lorsque la jeune fille fut près de lui, il la prit dans ses bras sans tenir compte de ses protestations, pour lui donner le fruit à manger de sa bouche à la sienne, se délectant de sa surprise et du trouble qu’il engendrait en elle. Puis, relâchant son étreinte, il demanda :
- — Eh bien, comprenez-vous comment l’on doit manger une tomate en galante compagnie ? Ceci est le début de votre leçon et pour vous la bien apprendre, je vais vous l’enseigner pas à pas. Il lui tendit le fruit à mordre, l’encourageant du regard. Puis il approcha sa bouche de la sienne pour saisir la chair parfumée de la tomate. Profitant de l’embarras de la jeune fille, il prolongea sa dégustation par un baiser langoureux. Claire se dégagea vivement.
- — Vous trichez, monsieur !
- — Ma douce, je ne fais que prendre ce que je n’ai pas eu tout à l’heure.
Et, caressant sa taille qu’il retenait encore, il ajouta avec malice :
- — Ne prenez pas cet air de vivandière offensée, je sais pertinemment que vous aimez mes baisers.
Claire, un peu vexée, détournant son regard de celui du luthier lança :
- — Et si je me rebellais ? Vous savez, je n’aime pas être une élève docile. Je ne suis pas de celles que vous avez courtisées à Paris dans votre atelier.
Un sourire illumina le visage de Louis. Il répliqua en l’attirant de nouveau à lui :
- — Disons que vous tenteriez de me résister et rien que cette idée me met le cœur en joie, ma chérie. J’ai toujours préféré les petites chèvres coriaces aux brebis bêlantes. Mon caractère de loup, sans doute ! Mais nous nous égarons. Reprenons la leçon, mademoiselle.
Claire se défendit et prit le fruit des mains du luthier :
- — Laissez-moi manger ma tomate à ma guise. Votre manière n’est vraiment pas pratique du tout. Je préfère encore ma technique de paysanne !
Louis se mit à rire :
- — À votre guise, mais pour chaque bouchée, vous me devrez un baiser.
- — Eh bien, soit. Faites donc vos comptes d’apothicaire, je ferai les miens pour abus d’autorité. Cela fera je pense un juste équilibre !
Et lui lançant un regard de défi, Claire termina sa tomate. Le luthier, amusé, entra dans le jeu :
- — Abus d’autorité ? Mais quel témoin avez-vous pour plaider ?
- — Mon ami le châtaignier sous lequel nous sommes assis.
- — Parfait, alors je prends le ciel à témoin pour moi.
Claire sourit malicieusement :
- — Non, vous ne pouvez pas !
- — Et pourquoi, s’il vous plaît ?
- — Parce que c’est mon coin de ciel. Vous êtes sur mes terres, ne l’oubliez pas !
- — Certes, mais pourriez-vous l’attraper et tracer une délimitation au ciel ? Non, bien sûr. Alors je prends le ciel comme avocat. Et comme une petite brise agite les branches de votre châtaignier, je crois que vous aurez perdu bientôt votre plaidoirie. J’ai compté huit baisers, plus deux pour votre insolence… Vous me les devrez tout à l’heure.
Et il se mit à rire, voyant la jeune fille décontenancée.
- — Allons, ne boudez pas ! Regardez plutôt dans mon panier ce que je vous ai apporté pour le dessert.
- — Des cerises et… des framboises ? Mais la saison est à peine commencée ! Où les avez-vous trouvées ?
- — C’est un petit secret, que je vous révélerai en temps et en heure. Donnez-moi votre verre, j’aimerais que nous trinquions à cette première soirée ensemble. J’ai apporté de Paris une bouteille que je n’ai jamais ouverte. C’est un ami chinois qui fabrique ce breuvage avec des fruits exotiques appelés litchis. Il l’appelle la liqueur de mai et cela se boit avec des framboises justement.
Il déboucha la bouteille avec précaution et versa un liquide légèrement laiteux dans les verres. Puis, approchant la barquette de framboises :
- — Servez-vous…
Claire prit un des verres, en huma le contenu qui embaumait la rose confite et, grappillant quelques framboises, elle choqua son verre contre celui de Louis.
- — Merci pour ce pique-nique. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas mangé ainsi avec quelqu’un.
- — De rien… Je n’ai qu’un vœu à formuler : que cette soirée soit le prélude d’innombrables soirées ensemble… Santé !
- — Santé !
Ils burent silencieusement l’élixir étrange et alternèrent avec une dégustation de framboises. Le goût sucré de rose confite et de litchis allait parfaitement avec les petits fruits.
- — C’est vraiment très bon et très rafraîchissant, dit Claire en reposant son verre. Ce breuvage doit plaire aussi aux parisiens, non ?
- — Pas vraiment, sauf peut-être dans certains cabarets. C’est là que mon ami fait le plus de recettes. Les parisiens préfèrent se saouler au whisky, au champagne, plutôt qu’avec une liqueur exotique.
- — Cela enivre sans doute plus vite ?
- — Hum, pas si sûr. Cette liqueur est traîtresse ! Mais après notre dîner, je crois pouvoir dire que nous n’avons rien à craindre. Je vous ressers ?
- — Non, pas tout de suite. Je vais vous chiper quelques cerises.
- — Faites. Se sont les burlats de mon père. Je n’ai pu sauver que cet arbre-là. Les autres sont morts sous le coup des gelées tardives.
Claire savoura les fruits en se remémorant le jardin du maréchal-ferrant. Elle se souvenait d’une balançoire sous un cerisier en fleurs et de sa mère qui la poussait en riant. Un voile de mélancolie passa sur son visage et un soupir lourd monta, empreint de ces chagrins d’enfant dont on ne se console jamais.
- — Ça ne va pas ? Les cerises ne sont pas assez mûres ?
Claire secoua la tête :
- — Non, ce n’est rien. Un peu de vague à l’âme en fin de soirée, cela m’arrive souvent. La fatigue, probablement !
Louis lui tendit les bras.
- — Alors, venez près de moi ! Je vais m’appuyer le dos au tronc de votre châtaignier et nous pourrons regarder ainsi plus confortablement le coucher de soleil… Je n’ai pas envie de vous voir triste.
Claire sourit et s’exécuta. Une fois au creux des bras du luthier, elle se sentit apaisée. Lui savourait ce moment où elle était si proche qu’il respirait l’odeur de ses cheveux, de son cou. Il berçait doucement la jeune fille, mêlant ses doigts aux siens. Tout en regardant le soleil descendre lentement derrière la colline, il poussa un profond soupir et murmura :
- — Voyez-vous, c’est le genre de moment magique dont j’ai toujours rêvé… Et ce soir, vous êtes là, dans mes bras. Je suis heureux !
Claire ne répondit pas. Elle avait fermé les yeux et écoutait le doux murmure du vent, les derniers chants d’oiseaux, dans cette chaleur troublante et bienfaisante. Sa tête glissa doucement contre la chemise de l’homme. Elle huma son odeur, mélange d’eau de Cologne et de sueur. Louis caressait son visage puis vint poser ses lèvres sur ses cheveux. Le désir, un moment assoupi pendant le dîner, se réveillait dans cette étreinte langoureuse. Louis s’affaissa doucement sur la couverture, entraînant sa compagne avec lui, puis il ramena un coin du plaid sur eux. Ils étaient maintenant couchés l’un contre l’autre, émus et tremblants. Le soleil avait disparu et les étoiles s’allumaient peu à peu dans le ciel.
Louis resserra tendrement son emprise sur la jeune fille et baisa chastement sa bouche. Un parfum de liqueur de mai mêlé de cerise y restait accroché, appelant caresses et morsures. Mais, soucieux de ne surtout pas brusquer Claire, le luthier attendit qu’elle se blottisse plus complètement dans ses bras avant de goûter la saveur douce des lèvres qu’elle lui tendait. Entre deux baisers, il lui murmurait des mots tendres qui la bouleversaient et la faisaient frissonner. La fraîcheur descendait sur eux sans qu’ils s’en aperçoivent, tout à leur étreinte… Mais quand enfin le clair de lune tomba sur la couverture, Claire s’arracha des bras de Louis :
- — Il est temps d’aller se coucher. Louis, demain je dois me lever tôt et vous aussi. Et je n’ai même pas écumé la crème sur le lait de ce soir !
- — Que vous importe ! Savourons ce moment encore quelques minutes, ma chérie ! Je veux me repaître de vous d’ici dimanche. Écoutez la chouette ! Elle annonce une nuit parfaite. J’ai tout le temps de retourner à l’atelier.
Mais, sourde à ses paroles, la jeune fille se dégagea et se relevant, elle rassembla les reliefs du pique-nique dans le panier, puis déposa ce dernier à côté du plaid. Louis, quelque peu désappointé, lança :
- — C’est vous qui êtes insupportable, ma chère ! Vous ne pensez qu’au travail !
Claire sourit.
- — Et vous ne pensez qu’au plaisir ! Il faut donc une personne raisonnable et ce soir c’est moi. Ne faites pas cette tête, puisque nous nous reverrons dimanche.
Le luthier fixa la jeune fille d’un air moqueur :
- — Vous parlez de plaisir… mais nous n’avons fait que le premier pas qui y mène.
Claire rougit et Louis se mit à rire :
- — J’adore votre embarras ! Ça me donne encore plus l’envie de vous câliner. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’aime sentir qu’aucun homme avant moi ne s’est aventuré à vous montrer les chemins où je souhaite vous mener.
- — Vous êtes bien présomptueux.
- — Non, simplement bien renseigné !
La jeune fille soupira :
- — Vous qui me disiez ne pas vous intéresser aux ragots…
- — Ceux-là m’intéressent puisqu’ils éloignent d’éventuels rivaux.
- — Vous n’aimez pas en avoir ?
- — Aucun homme amoureux n’aime cela.
Il avait dit cela naturellement, l’adjectif lui était monté aux lèvres comme une évidence. Il en était presque surpris. De cette facilité, de cette aisance, de cet abandon. Claire le regardait douloureusement, presque avec frayeur :
- — Ne dites pas ça, je vous en prie. Je ne veux pas que vous regrettiez un jour de m’avoir dit des choses que vous ne pensiez pas vraiment.
- — Croyez-vous que ces mots monteraient de mon cœur sans que je les pense ?
Claire haussa les épaules.
- — Le désir fait parfois dire des choses qu’on regrette.
- — Je n’ai pas pour habitude de renier ni mes mots ni mes actes. Et encore moins vis à vis de la femme que j’aime.
Et, la prenant dans ses bras, le luthier ajouta :
- — Claire, je vous désire très fort mais j’attendrai aussi longtemps qu’il faudra pour que vous compreniez que je veux autre chose que simplement vous culbuter.
La jeune fille baissa les yeux.
- — J’ai peur, Louis. Je… j’ai besoin de temps.
- — Je sais. Moi aussi, j’ai peur !
Claire regarda le luthier d’un air incrédule.
- — Vous ?
- — Moi. J’ai peur de ne pas savoir vous aimer ! C’est la première fois que cela m’arrive. Auparavant, je courtisais les dames sans aucune appréhension. Avec vous, c’est différent parce que j’ai envie de vivre avec vous, alors que je ne voulais aucun avenir avec les autres. Et cette situation inédite me déstabilise, je dois vous l’avouer. Alors rassurez-vous, nous prendrons le temps qui sera nécessaire pour nous tranquilliser tous les deux.
- — Et le village ?
- — Nous avons bien le temps d’y penser. Pour le moment, je veux savourer tous les moments que je passe avec vous, sans le poids du passé, sans la pression des habitants. Plus tard, si vous voulez m’épouser, je ferai la lumière sur ma famille publiquement. Et le premier qui osera nous critiquer, je vous promets qu’il passera un mauvais quart d’heure.
- — Vous avez réponse à tout.
- — Non. Je ne peux pas décider à votre place ! répondit Louis malicieusement.
- — Vous êtes vraiment…
- — Oui, je sais, insupportable ! Mais je crois que j’adore cela.

